ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

OAHPPU, "L'éducation"

« Je suis étudiante en biologie arctique depuis six ans. Beaucoup de sámi font cela, ils suivent des programmes qui seront utiles pour la société sámi, ou pour leur mode de vie traditionnel. Comme tous ces jeunes issus de familles d’éleveurs qui étudient des programmes reliés à l’élevage de renne. Si j’avais eu le choix, j’aurais quitté l’école depuis longtemps. J’aurais appris le duodji, l’artisanat traditionnel, travailler à la maison et faire l’élevage des rennes: ç’aurait été parfait. L’élevage de rennes est plus important que mes études. Dès qu’il se passe quelque chose avec la famille et les rennes, je rate quelques jours d’école. Je sais que beaucoup d’étudiants sont déterminés à étudier, pour avoir de bons jobs et gagner beaucoup d’argent. Mais pour moi, le mode de vie traditionnel sámi et l’élevage des rennes sont plus importants. Rester chez moi, travailler l’artisanat, m’occuper des troupeaux, ce serait parfait. Si j’ai choisi d’étudier, c’est parce que je n’aurais peut-être pas de travail chez moi avec les rennes. »

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans, Norvège.

« Maintenant, on a cette université sámi à Kautokeino, et de nouvelles maisons. Je pense que la situation s’améliore : on a la possibilité d’étudier dans notre propre langue. C’est fantastique. Les sámi sont de plus en plus forts pour réaliser leurs propres projets. Leur niveau d’instruction s’améliore sans cesse, par conséquent notre langue et notre histoire ne mourront pas. Même si je vis en Finlande, je peux étudier en sámi. On le lit et on l’apprend, ce qui n’était pas possible quand ma mère avait mon âge. C’était même honteux de parler sámi : beaucoup de sámi ont perdu leur langue ainsi car on les a obligés à en changer et à changer de culture aussi. Aujourd’hui, la musique sámi, le Yoik, redevient populaiure, en Norvège surtout. Il reste encore beaucoup à faire ici en Finlande, en suède et en Russie également. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« On apprendra à nos enfants à concilier les modes de vie traditionnel et moderne, à l’européenne. Ils auront une éducation suffisante pour pouvoir choisir ce qu’ils préfèrent. Ils auront le choix. L’école est importante : elle fait partie du processus de décolonisation et elle permet le retour à la fierté d’être sámi. On a besoin de l’enseignement aujourd’hui : sans lui, c’est difficile de survivre. Mais on a nos propres écoles sámi : le lycée et l’université sámi avec des cours d’artisanat ou d’élevage de rennes, en plus des autres cours. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Quand les gens ont commencé à suivre des études, ils ont été influencés par l’école et la vie loin de chez eux. C’était une bonne chose, car autrement, comment aurions-nous pu survivre dans le monde moderne, sans instruction ? On serait encore en train de vivre comme avant ? C’est impossible.

Je sais que la culture change aujourd’hui. Sans changement, elle ne peut pas survivre avec ce qui se passe dans le monde. On ne peut pas choisir de ne garder que les morceaux anciens de la culture, car on ne vit plus de la même façon. »

ANNA, 48 ans, Norvège.

« Quand j’étais adolescente, j’aurais aimé suivre des études, mais c’était impossible de partir de la maison car il fallait aider la famille. C’était le travail des femmes. Bien sûr c’était dur, mais c’était comme ça, on le faisait. Pour mes sœurs, qui étaient plus jeunes, c’était différent. Les femmes de maintenant choisissent ce qu’elles veulent faire, comme suivre des études. Ça ne dépend plus des parents comme avant, elles sont plus libres. Les gens qui n’ont pas fait d’études n’ont pas de bons métiers et sont mal payés. C’est le principe de base maintenant : les hommes travaillent avec les troupeaux et les femmes ont un autre emploi, mais elles continuent aussi l’artisanat et les tâches ménagères, comme avant. »

KIRSTEN-ELLEN GAUP JUUSO, 53 ans, Finlande.

« Si tu ne possèdes pas de Télévision ni d’ordinateurs, que tu passes ta vie dans les montagnes, sans être mis à jour régulièrement et que tu veux avoir une chance de prendre des décisions politiques et d’aller à des réunions avec des norvégiens, c’est important d’être au même niveau qu’eux... Si parles des terrains, des droits de pêche, si tu as une réunion, une conférence sur un sujet et que tu n’es pas au courant de tout ça, tu ne seras pas capable de répondre aux questions qui arrivent.... Si tu signes un contrat, c’est aussi important d’être au courant de tout ce qui se passe dans ta communauté, en ville, avec les gens qui y vivent. C’est un gros challenge de gagner sa vie comme éleveur et de rester proche de tout ça. C’est bien d’étudier, d’avoir un peu plus de connaissances. Il y a toujours des gens derrière toi qui te mettent une pression: beaucoup d’éleveurs ou de nJorvégiens qui veulent avoir une partie des terres. Il faut donc toujours se tenir au courant et connaître les droits, les lois politiques et juridiques. Il faut tout savoir. Il y a cent ans, tant d’éleveurs ont été confrontés à cette nouvelle communication et à tous les gens qui arrivaient et qui prenaient soudainement une partie de la terre. La génération de mon grand-père, qui vivaient dans la montagne, ne savaient pas ce que je sais aujourd’hui. C’était très dur pour eux. J’aurais aimé vivre à l’époque de mon grand-père et lui apporter ce que je connais aujourd’hui… »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de renne, Norvège.

« À l’époque, tout le monde participait au travail dans la vie de tous les jours. On avait tous un travail à faire : on ramassait beaucoup de choses dans la nature, on cueillait des baies… J’ai eu la chance de vivre l’époque où ma mère et mon père ne travaillaient pas beaucoup en dehors de la maison. Ma mère travaillait chez nous, elle s’occupait de nous. Elle ne pouvait donc pas suivre le troupeau comme elle le faisait avant, à cause de ses enfants. Autrement, elle nous aurait mis en internat. Mais elle ne le voulait pas ça... Elle nous a donc transmis naturellement la culture. J’ai appris à tout savoir coudre avec elle.

On apprenait dans la vie de tous les jours. Aujourd’hui, c’est moins fréquent, car les mères sont occupées et travaillent souvent ailleurs, comme moi, dans des bureaux…Ce n’est plus aussi naturel pour les enfants de faire les activités sámi qu’on apprenait avant. Ils doivent apprendre par eux-mêmes quand ils sont plus grands, alors que nous, on apprenait les mêmes choses quand on était petits. »

ANNA, 48 ans, Norvège.

« Je suis quand même contente qu’on ait le choix d’aller faire des études. J’apprends tant à l’école, à l’université sámi. On peut tout apprendre sur l’histoire des sámi. Je me sens plus forte dans mon identité, je sais qui je suis. J’apprends aussi sur d’autres cultures, je me rends compte des bienfaits de ma culture. Parce que je peux suivre des études, je me sens plus libre que ma mère, dans la mesure où je peux étudier dans ma langue alors qu’elle ne le pouvait pas. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.