ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

« Ce qui nous a forcés à être comme nous vivons aujourd’hui, ce sont les nouvelles communications, les nouvelles technologies. Les norvégiens, les suédois, les états finlandais, veulent nous faire rester à un seul endroit. Ils ne veulent pas qu’on vive comme autrefois, là haut dans la montagne, avec les rennes, comme des nomades. Quand on a fabriqué les maisons et qu’on a commencé à y avoir l’électricité, on a aussi réalisé par nous-mêmes qu’il était important d’envoyer les enfants à l’école, de manière à pouvoir répondre aux norvégiens sur un même niveau de compréhension. Le résultat a aussi été qu’on a commencé à se lier à l’économie norvégienne. Ça a fait de grands changements par rapport à notre travail d’autrefois, très vite. »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de rennes, Norvège.

« Je pense que la valeur de chaque sexe est toujours sujet à discussion, aujourd’hui, dans l’élevage de rennes. C’est lié au fait que ce sont presque uniquement les hommes qui font l’élevage des rennes dans la montagne. Et c’est en contradiction avec la loi d’égalité des sexes. Mais ce n’est pas un cas facile à régler. Ce n’était pas un sujet important dans la société traditionnelle des éleveurs de rennes. Tous devaient travailler dans un but : survivre. Parfois, c’était les femmes qui faisaient tout le travail, y inclus celui des hommes, et inversement. Ils savaient coudre et faire la cuisine. Selon les spécialistes de la société traditionnelle des éleveurs de rennes, il y avait partage des tâches entre hommes et femmes. Par exemple, les femmes prenaient en charge les jeunes enfants, la cuisine et les vêtements. Aux hommes revenaient l’élevage des rennes, l’abattage et la chasse. Mais ils s’entraidaient. Les spécialistes disent aussi que le renne était essentiel pour les éleveurs autrefois, ce qui donnait au travail direct avec les rennes une valeur primordiale et ce qui donnait par conséquent à l’éleveur une valeur prédominante. Mais la femme, dans son travail, avait aussi une valeur fondamentale, c’était « la responsable de la tente », comme on disait Puis les choses ont changé : les éleveurs de rennes sámi sont partis vers les villes, pour être près des écoles, entre autres. Sont ensuite venues les lois sur l’élevage des rennes. Ils ont pris pour modèle le système et les lois appliqués aux fermiers norvégiens. Et les lois étaient faites pour les hommes. Donc, c’est aux hommes que les lois ont accordé les droits de concession d’élevage de rennes. Depuis cette époque, les années 70 et avant, les femmes ont commencé à être éloignées davantage des de l’élevage. Mais comme je connais ce monde de l’élevage, je je peux dire que l’on a pas été pour autant discriminées. Quand on s’assied tous autour de la table pour manger de la viande de renne, on a tous le sentiment que c’est notre viande de renne, à nous tous. C’est ce que je ressens envers l’élevage de renne : il est à nous tous, à toute la famille. Mais si vous demandez aujourd’hui s’il y a égalité des sexes pour démarrer le travail d’élevage de rennes, la réponse est « non ». Ce n’est facile pour personne de se lancer dans le travail avec les rennes ici, à cause du manque de terre. Si c’est difficile pour les filles de commencer à travailler avec les rennes, c’est surtout dû au fait que le système d’élevage a été fait par les hommes et pour les hommes. Ils n’acceptent pas facilement les femmes et pour elles, c’est difficile d’aller dans le domaine des hommes et d’y gagner leur vie. Si elles ont des enfants, ça ne sera pas facile non plus dans quelques années… Ce n’est donc pas vraiment facile. Mais je pense que les femmes devraient plus participer au travail d’élevage de rennes, tout en continuant à faire la couture, la cuisine et tout le reste.

Mais si elles avaient été plus proches de l’élevage et de la nature, je pense que la part de notre culture qui « appartient » aux femmes aurait mieux survécu. Aujourd’hui, beaucoup de femmes font leur travail traditionnel le week-end et après le travail…Et c’est dommage qu’elles n’aient pas plus de temps pour le faire. Mais bien sûr, les femmes peuvent le faire si elles le veulent vraiment. Il suffit de se dresser contre les nouvelles façons de vivre et tout ce qui les éloigne de leur artisanat.»

ELLE UTSI, 32 ans, Norvège.

« Les femmes ne peuvent pas s’occuper des troupeaux car elles travaillent et doivent gagner de l’argent. Ce sont les hommes s’occupent du troupeau, mais ils ont besoin d’argent pour ça, les motoneiges, les quatres-roues, le gaz pour les cabanes sur les territoires. Ça fait donc beaucoup d’argent dépensé dans l’élevage de rennes. Si les femmes travaillaient aussi avec les troupeaux, il n’y aurait pas assez d’argent. Beaucoup d’élevages de rennes ne pourraient survivre sans les femmes, sans l’argent qu’elles rapportent par leur travail. Les hommes et les femmes ont donc besoin l’un de l’autre, mais d’une façon différente qu’avant. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Avant les femmes s’occupaient de l’élevage, quand elles étaient plus jeunes, car elles pouvaient aller plus facilement au troupeau. Mais quand elles ont eu des enfants, ça n’a plus été aussi facile pour elles. Aujourd’hui, il faut que les femmes travaillent dans des emplois rémunérés, elles ne peuvent plus se rendre au troupeau de façon quotidienne. Elles travaillent en dehors de la maison, elles gagnent leur vie. Leur rôle a beaucoup changé du fait de cet éloignement.»

ELLE UTSI, 32 ans, Norvège.

« Les femmes aimeraient participer à l’élevage un peu plus. Mais aujourd’hui, c’est difficile à cause de l’économie. Il faut gagner de l’argent avec ce que vous faites. Si on est beaucoup de sœurs et de frères, et que tout le monde veut travailler avec les rennes c’est difficile parce qu’il n’y a pas assez de place pour tous. Chaque éleveurs a besoin d’au moins quatre-cent rennes pour survivre. Si toutes mes sœurs travaillaient, il n’y aurait pas assez d’espace, de terres pour que les rennes survivent. Les gens peuvent augmenter le nombre de rennes qu’ils possèdent, mais on ne peut pas aggrandir le territoire. Lui ne varie pas. »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de rennes, Norvège.

« L’élevage des rennes est impossible pour les filles, parce que la nouvelle forme d’élevage est coincée elle aussi dans le monde occidental, dans cette grande fabrique monétaire occidentale. Tu es supposé y gagner autant que si tu avais un emploi dans un bureau, ce qui est impossible : personne n’a jamais gagné autant d’argent en élevant les rennes et en travaillant dans un bureau. Pourtant, c’est ce qu’on attend de toi maintenant..»

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans, Norvège.

« Vivre avec le troupeau, c’est notre éducation et notre gagne-pain. C’est très dur d’arrêter et d’imaginer de faire autre chose. Mais les associations d’élevage de rennes devraient peut-être aussi commencer à chercher des moyens de moins d’utiliser moins les machines et de revenir aux méthodes d’avant : on pourrait au moins réduire la quantité d’argent investi dans l’élevage. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« On pourrait essayer de moins dépendre de l’argent en travaillant sans machines, mais (...) les machines te permettent d’être plus rapide, de pouvoir revenir en ville voir ta famille, tout en travaillant avec les rennes.

Autrefois, toute la famille était dans la montagne et personne n’était appelé au village.

Quand ta femme travaille en ville, que ton enfant est à l’école, ils te manquent tout le temps, quand toi tu restes tout seul là-haut. La nature est belle mais tu l’as vue des centaines de fois, tu connais chaque roche par coeur les yeux fermés. Ta famille te manque. Ce n’est pas facile de vivre seul. Je pense que c’est pour ça que ça a changé. Que c’est la raison principale.

On n’était pas non plus obligés de rester dans les villages et de payer les factures. À cette époque, on pouvait être trois mois là haut dans la montagne et ce n’était pas un problème. Maintenant, si vous êtes une semaine à la montagne, tu retrouveras une dizaine de factures dans ta boite à lettres… »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de rennes, Norvège.

« J’avais 27 ans quand je me suis mariée. On a décidé deconstruire une maison près du village une dizaine d’années plus tard. Entre le mariage et ça, on a surtout vécu avec le troupeau dans la montagne. À l’automne, on suivait les rennes et on vivait dans la tente, cinq hommes et deux de mes enfants, tous dans la même tente. Je faisais à manger pour tout le monde. On prenait du bon temps, même si je devais laver toutes leurs serviettes et les étendre dans la tente... !

Quand le temps de l’école est arrivé, ma fille a du rester chez ses grands-parents à Kautokeino pour ne pas aller en internat.

Quand on a construit cette maison, près de Guovdageaidnu Kautokeino, les enfants n’avaient plus besoin d’aller en internat.

C’est quand je suis venue dans cette maison, que j’ai arrêté de suivre la transhumance. Je ne me souviens pas quelle année. Mon mari a continué, mais moi, je restais ici. Mon mari passait la plupart du temps dans la montagne.

On est venu ici à cause de l’école des enfants, sinon on serait restés là-haut dans la montagne. Je savais ce que c’était de vivre en internat et je ne voulais pas qu’ils y aillent. Ça a été l’argument premier pour avoir une maison ici. Ils auraient passé trop de temps loin de nous, pratiquement dix mois par an. Ça, je ne le voulais pas.

C’était ennuyant ! Nan, pas ennuyant, mais, ici, ce n’était pas le même travail que dans la montagne.... Mais j’aime bien vivre ici aussi. J’étais habituée à vivre en suivant le troupeau et j’aurais bien continué à vivre comme ça. Pour moi, c’était naturel. Ici, je ne suivais plus le troupeau.

Si je le voulais vraiment, je pourrais le faire, mais avec l’arrivée de la motoneige, tout a été plus rapide : on était plus vite rendus à l’emplacement d’été et on n’emportait pas grand-chose avec nous. Ça ne nous prenait pas plus de quinze jours, parfois une semaine.

Ici, j’ai toujours eu des jeunes rennes dans un petit enclos, près de la maison, l’hiver et le printemps. Je suis toujours dehors avec eux. Comme ils sont trop faibles pour suivre le troupeau, il faut que je les nourrisse. Quand tu as des rennes, tu changes d’état d’esprit: tu passes ton temps à y penser, tu ne penses qu’à ça, tu focalises sur eux. J’ai toujours été et serai toujours comme ça. Ma vie n’a pas beaucoup changé. Le plus grand changement, ce sont mes enfants qui ont grandi...»

KAREN- ELLEN MARIE SIRI UTSI, 66 ans, Norvège.

« Certaines familles d’éleveurs qui n’ont plus ce style de vie traditionnel qu’est l’élevage, car ils ont vendu leurs rennes, ont des problèmes avec leur identité, surtout les jeunes. Ils perdent la culture de l’élevage. Pour eux, il y a d’autres nouvelles attentes auxquelles ils ne peuvent pas nécessairement répondre. Les gens qui n’ont pas de rennes ont le sentiment qu’ils ne font plus partie de cette vie, de cette culture. C’est mauvais pour eux, d’être privés de cette vie tout à coup. Ils ont accompagné les troupeaux toute leur vie et soudain ils perdent cette vie, pas seulement le travail, mais toute la culture qui va avec. Beaucoup choisissent d’arrêter cette vie mais beaucoup d’autres y sont obligés. »

ANNA, 48 ans, Norvège.

« On vit dans des maisons tout le temps maintenant, sauf quand on rejoint le troupeau pour le marquage des petits rennes pendant l’été, et les semaines où c’est notre tour de nous occuper du troupeau. Dans ces cas on vit sous la tente. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Je suis très heureuse d’être née dans cette vie, où on a toute cette nature, où on est si proches des rennes. J’essaye d’être là pour aider mon père avec le troupeau, pendant les vacances ou dès que c’est nécessaire. Quand ma fille avait six mois, lors du marquage des rennes durant l’été, je l’ai emmené dans le camp familial sur les pâturages d’été des troupeaux. Il pleuvait, il faisait froid et je restais avec elle sous la tente, près du feu. Je me disais que les mères ne font plus ça aujourd’hui. Elle pleurait, mais on a réussi, on l’a fait. Je savais que c’était bien d’être là. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Notre famille restait dans la forêt d’avril au mois de juin. On vivait dans des lavvu, les tentes traditionnelles. Quand tu vis dans la lavvu, dans la nature, tu entends tout, tu vois tout et tu sens les odeurs de l’été qui arrive. C’est ça qui me manque le plus. Je pense aux enfants d’aujourd’hui : on devrait les mettre dans la forêt plus que deux semaines. Ils verraient ce que c’est, quel genre de jeux ils pourraient y faire… On fabriquait nos propres jeux avec des morceaux de bois. On n’avait pas de poupées dans la forêt, on jouait à des jeux simples qu’on fabriquait.

On vivait avec les rennes : on les nourrissait dans le grand enclos où on les avait mis, on attendait la naissance des petits et quand ils étaient nés, on les marquait. La première fois que j’ai marqué un petit, j’avais cinq ans. C’est mon père qui m’avait appris à marquer. Je me souviens la sensation du couteau si grand dans mes petites mains, et combien c’était dur de marquer, même si ma marque n’est pas très compliquée.Chaque membre d’une famille d’éleveurs de rennes possède sa marque, qu’il appose sur chaque renne. Petites, il fallait s’entraîner à marquer sur les peaux d’orange. C’est pour ça qu’on n’a jamais manqué de vitamine C, mes soeurs et moi chaque printemps ! On mangeait les oranges et on marquait les peaux en essayant d’apprendre notre marque. Ma marque, je l’ai faite chaque année depuis cette époque, et de plus en plus. Aujourd’hui, à 30 ans, j’ai marqué tous mes petits moi-même. »

INGA-BRIITTA KAROLIINA MAGGA, 30 ans, Finlande.

« Si je suis ici, dans ce camp d’été, c'est parce que je peux venir en hélicoptère. Je possède mes propres rennes , je peux les attraper, et ceux des autres aussi. Ici, on est libres: pas de voitures, pas de magasins comme au village. Mais par contre, on s'ennuie, il n'y a pas assez de monde. On dort toute la journée et on est debout toute la nuit pour marquer les rennes. Je me sens très fatiguée, parce qu’en plus il faut que je m’occupe de mon petit frère.

ELLEN MAARIT JUUSO, 12 ans, Finlande.

GUOĎOHEAPMI, "L'élevage de rennes"