ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans,

Porjus (Suède).

"Si je pouvais, comme dans un film, revenir deux cents ans en arrière, je le ferais, juste pour voir, ce serait une aventure extraordinaire. Mais je ne pense pas que la vie était plus facile à cette époque, ça devait même être très dur… Ils n’avaient même pas de lunettes. Je n’aurais rien vu, je suis à moitié aveugle sans lunettes !

Si ça se trouve, les gens à cette époque ne trouvaient pas leur vie difficile. Moi, je suis gâtée par la vie d’aujourd’hui, les maisons chauffées par exemple, j’ai une vie plus facile. Donc je ne dirais pas qu’ils souffraient seulement du fait qu’à leur place, moi je souffrirais. Mais de mon point de vue, j’ai une meilleure vie aujourd’hui. Peut-être suis-je naïve, mais je ne pense pas qu’ont avait besoin de tout ce qui a été amené. Je suis peut-être naïve, mais je ne pense qu’ils n’avaient pas besoin de ce qui a été apporté par la suite. Lorsque les suédois ont découvert les premiers sámi, ils ont écrit : « ce sont les gens les plus pauvres au monde, ils n’ont presque rien, ils vivent dans de petites cabanes presque enterrées, ils portent des vêtements en peau de bêtes... » Mais ils ont ajouté : « ce sont les gens les plus heureux que j’ai jamais rencontré : ils ne semblent manquer de rien, ils sont tout simplement heureux. »

En fait, si vous ne savez pas ce que les autres possèdent, vous ne vous créez pas de besoins. Ils travaillaient dur, mais ils devaient bien dormir la nuit.

Il y a cent ans, l’homme et la femme avaient de rudes journées de travail. Peu importait ce que chacun faisait, tout devait être fait pour que la société continue de fonctionner. Je pense que femmes et hommes avaient leur place, en toute équité dans la société sámi passée. Les hommes étaient conscients de la valeur du travail des femmes. Lorsque le monde changea, les hommes se mirent à ramener de l’argent, tandis que les femmes n’en recevaient pas, ce qui effaça progressivement la valeur des travaux féminins. Et lorsque l’on ne reconnaît plus de valeur à un travail, cela nous retire l’envie de l’accomplir. Bien sûr, aujourd’hui, parce que l’on ne veut pas que les femmes dépendent des hommes, on se partage en deux les travaux traditionnellement féminins, afin que hommes et femmes puissent tous deux travailler et gagner de l’argent.

Je pense que les femmes ont eu raison de se révolter, mais je trouve ça dommage que les travaux féminins aient perdu toute leur valeur, alors que les travaux traditionnellement masculins sont toujours hautement valorisés.

La société sámi donne encore beaucoup de valeur à des travaux qui ne génèrent aucun revenu. D’une certaine façon, nous sommes encore ancrés dans la société traditionnelle du passé.

Si l’on met l’argent de côté, et qu’on évalue les travaux, je ne pense pas que les travaux féminins devraient être perçus différemment de ceux des hommes. Mais pourquoi s’occuper des enfants, faire la cuisine, qui est pourtant nécessaire pour vivre, nettoyer ou repriser les vêtements, auraient-ils moins de valeur que couper du bois, garder les rennes ou chasser. Tout ces travaux sont aussi utiles les uns que les autres.

Je trouve les gens trop individualistes dans la société suédoise: ils n’ont pas vraiment besoin de qui que ce soit, pas même de leur propre famille. Tout ce dont ils besoin, c’est d’argent. C’est très différent de la culture sámi.

J’ai entendu qu’en Suède, ce sont les sámi qui divorcent le moins. Viennent ensuite les fermiers. Dans ces groupes, les gens ont encore besoin les uns des autres. Il y a de la place pour les deux, et si l’un d’eux s’en va, l’entité s’effondre. Les gens qui vivent d’une façon proche de la nôtre, comme les fermiers, nous ne rencontrons pas autant ce problème de l’égalité des genres : chacun a besoin de l’autre. Dans les villes, comme les hommes et les femmes ont besoin de travailler, ils ont perdu très tôt cette notion de complémentarité.

Je trouve que la carrière a un statut très important aujourd’hui. je n’ai pas envie de faire un travail ennuyeux uniquement pour gagner de l’argent et obtenir un bon statut. Je préfèrerais avoir moins d’ambition économique que mes voisins,et essayer de vivre en pratiquant le duodji, l’artisanat sámi que j’aime réellement. Je valorise la créativité dans mon travail, et aussi la liberté d’être souple dans mon temps quotidien.

Mais peut-être est-ce un cadre de vie difficile lorsque l’on a des enfants.

Je gagnerais peut-être moins d’argent, mais ça me plairait. Ça ne me plairait pas de m’occuper de mes enfants après 8 heures de travail intensif.

Quand on essaie de mélanger modes de vie suédois et sámi, on a les mêmes problèmes : si mon copain et moi, on travaillait chacun huit heures par jour en ville, on se partagerait certainement toutes les corvées, quelles qu’elles soient. Quand on est dans la montagne, on n’a jamais eu ce genre de problème : il ne reste pas à rien faire sur le canapé, il est dehors avec les rennes dès 4h30 du matin, pendant que je travaille aussi.

Ce qui est fantastique, c’est d’avoir le choix, mais ça entraîne aussi une grosse pression. Tu es supposé vouloir beaucoup et tu es supposé être très individualiste. Ce n’est pas ça qui rend les gens heureux. Je pense que, la plupart du temps, pour être vraiment heureux, il faut se sentir indispensable. Ça ne concerne pas uniquement les relations personnelles et intimes mais aussi le travail : on veut un emploi où on se sent indispensable, où on peut faire quelque chose qui compte.

Je fais du Duodji (l’artisanat sámi): je fabrique de l’artisanat à la main et je le vend, du traditionnel et du non-traditionnel, mais tout est d’inspiration sámi. Je suis libre de créer ce que je veux, mais quand je vends du duodji, j’ai besoin que l’objet ait un caractère d’authenticité. Je ne désigne donc pas mes propres créations comme du duodji.

Même si l’objet n’est pas traditionnel, j’utiliserai soit des matériaux traditionnels ou une technique traditionnelle. J’aime le mélange des deux et j’aime être capable de faire les deux. Si je ne me met uniquement à l’artisanat moderne, j’oublierai progressivement le duodji. Si on sait fabriquer les objets traditionnels, la gákti (robe traditionnelle), les chaussures, les chapeaux, comme on les faisait autrefois, on pourra tout faire ensuite, car on maîtrisera les différentes techniques.

Créer du duodji moderne permet aussi de toucher un nouveau public : par exemple une jeune fille peut être amenée à porter une ceinture traditionnelle avec son jean, car le mélange moderne-traditionnel est à la mode. C’est devenu courant de mélanger des vêtements modernes avec des détails de duodji. Aussi, pour les vêtements et objets d’artisanat de duodji vendus en magasin, ça permet de préserver le savoir. Si par exemple plus personne ne veut de ceinture traditionnelle, qu’il n’y a aucune demande, la technique se perdra.

Si vous trouvez le moyen d’appliquer la technique traditionnelle en fabriquant un objet commercialisable, le savoir se perpétuera. Pour rester vivant, le duodji doit être pratiqué.

Ce qui est important, c’est de conserver ce savoir ancestral. Car, dans quelques années, mon travail actuel sera regardé comme je regarde celui de ma grand-mère.

C’était une mère de neuf enfants, qui créait pour sa famille et un peu pour les touristes. Ce n’était pas une artiste du duodji. Ses objets n’étaient pas toujours traditionnels : elle innovait en duodji. Elle essayait de nouveaux matériaux, de nouveaux styles. Par exemple, elle a utilisé une fermeture éclair sur un manteau de fourrure traditionnel, qu’on enfilait traditionnellement par la tête. Je ne suis pas d’accord avec ça, car, si on a procédé d’une certaine façon pendant 300 ans, c’est que ça marchait.

Un autre exemple: les huttes en terre, autrefois construites en bois, puis en écorce, et enfin en gazon. Mes parents, dans leur jeunesse, ont eu l’idée d’utiliser du plastique au lieu de l’écorce. Ils trouvaient ça plus simple et plus pratique, car ça protégeait de la pluie, mais comme ça ne laissait pas l’eau s’évaporer, la cabane était moisie à l’intérieur. Je pense donc que si le duodji a été fabriqué d’une certaine façon pendant 500 ans, c’est que c’était justifié. C’est le principe que je suis : fabriquer des objets modernes avec la technique traditionnelle. Par exemple, Je prépare la peau de renne et je l’assouplis pour pouvoir la coudre, comme on l’a toujours fait et je n’adopte pas de nouvelle technique révolutionnaire qui ne sera peut-être pas adaptée. Je suis conservatrice.

(...) Ma grand-mère était morte quand je suis née, mais je suis allée pendant deux ans dans un centre de formation sámi à Jokkmokk et j’y ai appris une grande partie de ce que je connais. C’est ma mère qui m’a parlé de cette école, car elle y a passé deux ans quand elle était adulte : ça a été la meilleure période de sa vie. La plupart des étudiants sont jeunes et on y est pensionnaire : c’est fantastique. Ça faisait quatre ans que je vivais loin du pays sámi : j’étais à Lulea, en pays suédois. Ça a donc été un grand changement pour moi.

Dans chaque culture, on évalue les gens par leur succès. Dans la société suédoise, on vous juge peut-être par votre travail, votre voiture, le milieu dans lequel vous vivez, le style de vos vêtements. Dans la société sámi, on vous juge au nombre de rennes que vous possédez, et à la qualité de vos vêtements. C’est encore valable aujourd’hui. De nouveaux critères sont apparus : le scooter par exemple. Il signifie que vous avez une bonne gestion de vos affaires. Si votre gestion est correcte, il y a des chances que vous ayez beaucoup de rennes.

Si vous voulez vivre selon la tradition sámi, il faut que quelqu’un dans la famille sache fabriquer et préparer les matériaux, sinon, pas de chaussures ni de vêtements ! Si une femme n’est pas considérée comme telle parce qu’elle ne maîtrise le duodji, c’est la même chose pour les hommes s’ils ne savent pas s’occuper des rennes.

La plupart des femmes sámi savent combien c’est difficile de fabriquer ces objets duodji. Elles ont peut-être observé leurs mères au travail, s’y sont essayé elles-mêmes, ou ne veulent plus en faire. Je dirais que la plupart des femmes considèrent que ce savoir est important. Mais le savoir traditionnel des femmes sámi n’a plus autant de valeur qu’autrefois car on peut maintenant s’acheter du gore tex dans les magasins, au lieu des habits traditionnels faits mains.

C’est à l’époque de nos parents que tout a changé : c’est dans leur jeunesse que les gens ont commencé à acheter des choses et ont arrêté de porter la gákti, la robe traditionnelle. On a oublié l’importance de l’habit traditionnel sámi. Les gens ne mangent plus autant la nourriture sámi traditionnelle non plus. Aujourd’hui, on fait ses courses dans les magasins. A l’époque de nos parents, avec l’arrivée des scooters, l’élevage de rennes a également beaucoup changé.

Il y a environ trois cent mots pour décrire la neige dans la langue sámi,, mais ils sont de moins en moins nombreux ceux qui connaissent à peine la moitié de ces mots. Ce n’est plus aussi vital qu’avant : ce n’est plus une question de vie et de mort pour les rennes et pour les gens. Je ne suis même pas sûre que les éleveurs de rennes connaissent la moitié de ces mots aujourd’hui. Rien n’a plus d’importance.

Si je me suis bien adaptée à la société suédoise, c’est que mon père est suédois. J’ai eu accès à ses coutumes et à ses codes de comportement. Du côté de ma mère, ça a été plus dur, parce qu’elle ne me parlait pas sámi : elle voulait que mon père comprenne ce qu’on se disait. Je ne suis donc pas sámi à cent pour cent. Ça présente des avantages et des inconvénients.

Ils ont pris la décision radicale de parler suédois pour que mon père puisse tout comprendre, même si il n’est pas du tout opposé à la culture sámi et qu’il s’y intéresse beaucoup. Je pense que si ma mère avait été plus déterminée, il aurait appris le sámi. Je pense que ce n’était pas si important que ça pour elle.

On n’a donc raté le coche avec la langue, ce qui est dommage parce que quand j’ai grandi, je suis allée à l’école suédoise avec des amis sámi. Presque tous parlaient sami, alors les petits suédois se moquaient d’eux parce qu’ils étaient samis. Ils formaient un groupe et jouaient ensemble. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’ils disaient, je ne faisais pas partie de leur groupe, mais je ne faisais par partie des suédois non plus.

J’aurais vraiment souhaité apprendre le sámi quand j’étais enfant. Maintenant, je peux suivre des cours pour l’apprendre, ce que j’ai fait. Je comprends le sámi mais je sais à peine le parler et quand je le fais ça me rend nerveuse. Ce qui est stupide, car je pense que je pourrais vraiment le parler aussi bien que je parle l’anglais. Personne n’attend de moi que je parle un anglais parfait, alors pourquoi est-ce que ce ne serait la même chose pour le sámi ? Mais c’est une pression intérieure, pas extérieure. Je pense que quand j’aurai enfin des enfants, je déciderai pour leur bien que ce n’est pas si important d’être nerveuse...

Si on parle de gènes, de sang, je peux dire que je suis à moitié sámi et à moitié suédoise. Mais si on parle de cœur, de choix de vie et de choix en cas de conflit, alors, je peux dire que je suis sámi. Mon héritage suédois n’est pas aussi important … Je ne revendique jamais le fait d’être suédoise, je ne porte pas la robe folklorique, je ne chante pas l’hymne national, je n’ai pas de drapeau suédois.

En revanche, j’accorde plus de valeur à ma part sami, peut-être parce qu’elle a en partie disparu. C’est un héritage menacé. Il faut lutter pour le conserver. Je sais qu’il faudrait lutter pour obtenir plus de droits, mais il faut aussi lutter pour préserver nos simples acquis. C’est comme si la société suédoise était toujours en train de grignoter notre culture.

Je pense que c’est bon pour les gènes qu’il y ait des mariages entre sámi et suédois, mais c’est bien aussi pour la compréhension et l’intégration. On partage nos savoirs. Mon père connaît des tas de choses que les sámi de sa génération ne connaissent pas. Quand on se marie avec quelqu’un d’une autre culture, il faut respecter cette culture différente et la découvrir petit-à-petit. C’est valable dans les deux sens : mon père a droit à son héritage, autant que ma mère. Je veux tout savoir de sa famille, des ses amis, où ils vivaient, qui ils étaient, même s’ils sont suédois… Ça me pose un vrai problème quand les gens ne respectent pas les autres cultures ou quand ils pensent qu’ils peuvent tout savoir en une semaine. Ça me gêne aussi quand ils pensent qu’une culture différente n’a aucune valeur, qu’elle est bizarre et sans importance. C’est triste.

Ici, entre les sami et les suédois, on a du mal à comprendre les revendications de chaque communauté. Mon voisin pense ne connait pas grand chose de nous : peut-être qu’on existe et qu’on vit ici, que nous avons de drôles de vêtements, et quelques rennes. C’est ce qu’on apprend à l’école, au mieux. Il pense sûrement que lui et moi vivons de la même façon: on a grandi dans le même village, on est allés à la même école, on travaille dans la même usine, on conduit la même voiture, on vit dans le même voisinage . On a le même âge et nos enfants vont au même jardin d’enfants.

Les suédois ne voient pas les différences, mais elles existent, des différences de valeurs, de pensée, d’habitudes culturelles et d’histoire, et ce sont ces différences qui forment notre identité.

Alors pourquoi est-ce que je devrais avoir des droits spécifiques, le droit de chasser et de construire une maison dans la montagne ? Il n’en sait rien, et c’est en partie à cause de moi : il ne va pas venir me le demander, et c’est à moi de lui expliquer.

Je pense que nous, les sámi, sommes en partie responsables : on se met rarement en avant, au sein de la société suédoise. Beaucoup d’entre nous ne parlent pas sámi en présence des suédois. On refuse de porter nos vêtements traditionnels en dehors de notre communauté. Je pense que pour les générations précédentes c’est le sentiment de honte identitaire avant même toutes les interdictions juridiques qui fut plus dévastateur. Aussi, parce que nous sommes avant tout une minorité, il y a sûrement beaucoup d’autres raisons qui peuvent expliquer nos comportements actuels.

Quoiqu’il en soit, je pense que c’est à nous de faire connaître notre culture et de justifier nos revendications, c’est à nous de nous faire connaître.

À Gällivare, il n’y a pas un seul sámi impliqué en politique. C’est terrible et c‘est de notre fait.

Beaucoup d’entre nous ont peur à la simple idée d’intervenir dans une assemblée à majorité suédoise, de gens qui travaillent dans l’industrie minière, et nous jugent, avec nos « privilèges » et nos revendications, qu’ils jugent injustifiées. C’est comme ça qu’ils nous voient. Alors, oui, il faut avoir une bonne dose de courage pour aller dans ces réunions, prendre la parole et défendre les droits des sámi. Mais c’est à nous, et pas à eux, de téléphoner dans les foyers sámi pour dire : » Bonjour, on recrute des sámi pour participer à la vie politique, ça vous intéresse ? »

Nos parents ont toujours beaucoup admiré les suédois : ils étaient éduqués, ils avaient de l’argent, des machines, ils inventaient des choses... Les sámi, eux, ont toujours été isolés dans les forêts de rennes. Ils ne parlaient même pas correctement le suédois, ne connaissaient pas les codes de vie de la société suédoise…

Du temps de la génération de ma mère, les sámi n’étaient pas fiers de leur identité sámi: ils devaient la cacher pour s’adapter à la société suédoise. Ils changeaient leurs noms, prenaient des noms suédois, ils parlaient suédois, ils oubliaient la gákti, l’habit traditionnel…

Je sens de bonnes ondes dans la société sámi aujourd’hui, les gens sont heureux d’être sámi. On veut redécouvrir la langue, apprendre à coudre, à travailler avec les rennes…Aujourd’hui, les sámi ont un grand respect pour leur culture, c’est fantastique.

Il faut s’efforcer de garder la maîtrise, de ne pas devenir trop fiers, qu’on ne tombe pas dans le racisme et que tout retombe à zéro. Espérons que ce mouvement évolue lentement et sûrement, et que nous restions dans ce bon état d’esprit.

Pour moi, ce n’est pas un problème de n’être pas allée à l’école sámi . Telle que je suis, je suis capable de leur transmettre une part d’identité sámi, sans effort particulier. Mais si je veux leur enseigner la langue sámi ou plus, il faudra que je fasse des efforts, car je ne parle pas quotidiennement le sámi, mais ça ne devrait pas être trop difficile.

Je maîtrise suffisamment le sámi pour parler avec des gens qui ne me jugent pas. Quand je travaille avec des personnes âgées, je leur parle sámi. Au jardin d’enfant, je parlais sámi avec les enfants.

Mais je ne tiens pas tant que ça à parler sámi en public. En tant que parent, tu n’as pas besoin d’être bilingue, tu ne donnes que ce que tu as. Tu n’as pas à tromper les enfants en leur disant que tu es bilingue. Tu leur dis les choses telles qu’ elles sont : « Bon, je fais de mon mieux et ça part d’une bonne intention ».

Dans notre éducation sámi, on fait beaucoup mais on n’en parle pas trop. Ma mère ne m’a pas appris à parler sámi, ni à m’occuper des rennes, ni même à coudre. Mais c’est sa culture qu’elle m’a transmise, sa personnalité, ses actions, ses espérances, son comportement, son attitude, sa façon d’être avec moi. Tout cela dépend de la culture d’où elle vient.

Il y a aussi les autres aspects culturels que ma mère a transmis, les choses que l’on fait dans la vie de tous les jours qu’elle nous a apprises : je sais faire la cuisine sámi, je sais faire le pain, coudre, je connais les codes et je sais comment me comporter, l’Histoire et ce genre de choses. Comme mon père est suédois, on ne participe pas activement au travail des rennes. Je ne sais pas lancer le lasso ou marquer un renne et ce genre de choses. Mais ce n’est pas exactement ce qu’on attend des femmes sámi de toute façon, donc ça n’a pas beaucoup d’importance.

J’ai souvent demandé à ma mère pourquoi ne m’avait pas appris le sámi dès le départ. C’est parce qu’elle voulait que tout le monde comprenne ce qui était dit. « C’était comme ça à l’époque, tout le monde faisait pareil ».

Je suis persuadée que les enfants doivent se sentir normaux et pas différents des autres en bas âge. Je ne pense pas que ce soit bon qu’ils se posent des questions trop jeunes. Ils doivent se sentir en confiance. Cela dit, s’il y a une bonne école sámi, j’y enverrai mes enfants, et si ce n’est pas une bonne école, ça ne sera pas possible, ils iront dans une école suédoise.

C’est une bonne chose d’aller à l’école et d’apprendre à vivre dans ce monde.

Malgré tout ce qu’on se raconte sur le fait qu’on est sámi, sur notre identité sámi, il ne faut quand même pas oublier qu’ici, on est en Suéde, avec les lois suédoises, avec sa bureaucratie. Il faut être capable d’évoluer dans cet environnement, il faut être à la fois suédois et sámi. Si on ne l’est pas par sa culture, on doit l’acquérir à l’école.

L’enseignement , c’est essentiel : c’est toujours un bénéfice, jamais une perte : on gagne toujours à apprendre plus.

Les croyances ancestrales et l’histoire des sámi, c’est à l’école et dans les livres que les ai découvertes. A l’école et au jardin d’enfants, on nous parlait des sámi. J’avais quatre ans quand on m’en a parlé.

Ses parents n’étaient pas durs avec elle. Ils laissaient beaucoup de liberté aux enfants. Elle ne pense pas non plus que ce soit bien d’être trop sévère et de punir les enfants. Elle pense qu’on n’a pas le droit de porter la main sur eux. Elle ne nous punissait jamais. Elle était très douce, comme ses parents. Elle me dit souvent que ses parents ne se disputaient jamais devant les enfants. Ils n’élevaient jamais le ton.

De ce point de vue-là, ça a été une réussite.

Mais il y avait aussi la part d’identité. Je pense que, quand vous êtes en minorité, qui est considérée de façon négative, il faut avoir une sorte de fierté pour oser soutenir ce que vous êtes au lieu de le nier. C’est cet aspect qu’elle manqué de me transmettre car elle voulait tellement se fondre dans la société suédoise.

Tout est lié à sa propre culture. Elle était consciente de sa culture en présence des non-sámi, mais sans fierté particulière. Je pense qu’elle était quand même heureuse de faire partie de la communauté sámi. Ça lui fait plaisir que j’aie choisi de vivre comme une sámi. Elle, elle n’a jamais eu le courage ou le désir de choisir ce mode de vie, à cause de son éducation, des écoles qu’elles a fréquentées, de la société…

À seize ans, elle est allée à l’école, dans un internat pour enfants sámi. Les professeurs leur ont alors dit ceci : « Vous voici à l’école, et à partir de maintenant, vous ne parlez plus le sami, vous ne parlez que le suédois ». Et ils leur ont enseigné ce qu’il fallait savoir pour faire partie de la société suédoise. Et de ce que leurs parents leur avaient enseigné, rien n’avait plus de valeur et ne leur donnerait aucune chance ni d’emploi, ni d’avenir. Si elle avait rencontré un mari sámi, il aurait été plus naturel d’avoir de bons sentiments sur l’identité sámi car elle leur serait commune. Mais avec mon père qui n’est pas sami, je pense qu’il y a eu d’autres choses qui les ont rapprochés plutôt que leur identité culturelle.

il existe de nombreuses règles : les suédois n’ont pas le droit de construire de maisons dans les montagnes, il faut être membre d’une communauté d’éleveurs de renne, ce que moi et ma mère sommes, ainsi que mon père, puisqu’il est marié à ma mère. Ma mère a le droit de construire une maison, d’y vivre et de posséder des rennes.

Moins vous êtes engagés dans l’élevage de rennes, plus vous perdez vos droits. Je ne serai donc pas autorisée à construire une maison dans les montagnes, mais je conserverai celle de ma mère. Mes enfants ne pourront peut-être même pas y vivre. Tandis que plus les responsabilités que vous prenez au sein de l’élevage sont grandes, plus vos droits sont importants. On peut obtenir un titre particulier. Si on l’obtient, vos droits sont plus importants. Mon grand-père en faisait partie. Je pourrais l’obtenir aussi si je le voulais, mais je ne pense pas que ce soit approprié. Je pense qu’il faudrait être éleveur de rennes pour le faire.

Je me posais beaucoup de questions plus jeune : pourquoi on faisait ceci et cela, et la seule réponse que j’obtenais était que c’était à cause de l’héritage de ma mère. Je savais qu’on allait dans les montagnes l’été parce que ma mère était sámi. C’était son pays, et c’était grâce à elle qu’on pouvait être là-bas. Il n’a jamais été dit clairement que c’était aussi mon héritage.

Je ne pense pas que c’était un problème en soi, mais combiné à la perte de la langue, de la minorité à laquelle j’appartiens, et au fait que je n’allais pas à l’école sámi, et que j’avais un père suédois, tout, ça faisait une différence.

Je pense, au moins pour moi-même, que quand j’aurai enfin des enfants, j’essaierai de leur donner le sens de ce qu’ils sont, de ce à quoi ils ont droit, de tout cet héritage. Je me concentrerai sur la transmission des contes, des lieux, des visages, des noms, de tout. « Ceci est votre histoire et voici ce que vous êtes ». Parce que je pense que, peu importe pourquoi vous devez vous défendre, que ce soit parce que vous êtes noir ou homosexuel ou pour toute autre raison dans une minorité, ce dont vous avez vraiment besoin, c’est d’un socle solide sur lequel vous tenir debout.

Vous devriez savoir pourquoi ils vous choisissent et vous harcèlent, vous devriez avoir une réponse. Il faut donner de vraies réponses aux enfants. Parce que, enfant, vous ne pensez qu’à vous fondre, à être accepté, à vous faire des amis. Donc, quand on m’ennuyait parce que j’étais sámi, comme je ne voyais aucune aide de la part des autres enfants ou de mes parents, je crois que je répondais, pour qu’ils se taisent : « je ne suis pas sámi, mon père est suédois ».

C’était une réponse facile et enfantine pouyr résoudre ce problème. Mais j’avais ce seintiment de honte. Parce que je savais que ce n’était pas juste de me rabaisser moi-même. Je voudrais vraiment éviter cela à mes enfants. Pour ça je dois leur procurer un sentiment identitaire fort, et des réponses satisfaisantes pour ce genre de situations.

Je pense que c’est fréquent chez les sámi de mon âge. Puisque nous avons tous grandi dans la société suédoise, peu d’entre nous ont été reconnus comme sámi. La plupart d’entre nous essaient tout simplement de l’atténuer et de ne pas en parler trop fort. Mais au fur et à mesure que nous avons grandi, ça a pris de l’importance. Mais il y a regard dur de la part de ceux qui ont toujours su assumer leur identité sámi, comme quand l’un d’entre nous arrive dans un évènement sámi, pour yoiker ( chanter de façon traditionnelle) ou commencer à parler en sámi, ce n’est pas bien vu. Ils disent souvent : « je ne savais pas qu’elle ou qu’il était sámi, parce qu’à l’école, il ne parlait jamais sámi ou il ne disait pas son nom sámi ». Beaucoup d’enfants taisent leur nom sámi complet à l’école. Beaucoup de sámi se regardent de façon négative quand ils essaient de se réapproprier leur culture.

C’est vraiment très triste qu’il y ait si peu de sami. Nous avons trop peu de pouvoir pour imposer notre volonté au gouvernement, et moins nous sommes, moins nous avons à dire. Plus les gens à qui nous permettons de réussir en tant que sami seront nombreux, plus il y aura de chances de réussite .

J’espère aussi que la Suède va reconnaître la Convention ILO*. Ça nous donnera un sentiment de sécurité en tant qu’autochtones. Je ne suis pas sûre que ça apportera beaucoup de changements mais il vaut toujours mieux que les choses soient fixées sur le papier. "

(*la Convention ILO 169 du Bureau International du Travail, reconnait aux sámi le statut particulier de population autochtone et “le droit de propriété et de possession de leurs territoires traditionnellement occupés”.)