ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

ELLEN SUORRA, 70 ans,

Renhagen (Suède).

"Comme on était une famille nombreuse, les aînés devaient s’occuper des petits, c’est comme ça que ça fonctionnait.

On ramassait du bois pour le feu. Mon frère et moi, on devait apprendre à réparer les filets. J’étais tellement passionnée par la pêche que mon père m’a acheté une barque en bois quand j’ai eu cinq ans… On n’avait pas assez d’argent pour avoir des filets neufs, donc j’ai appris à réparer les vieux et ensuite ils étaient à moi. On vivait dans une kotta, une petite cabane, tous ensemble. On était sept filles et deux garçons.

Chaque été, on montait dans la montagne avec les Laavus, les tentes traditionnelles, pour aller pêcher. Il n’y avait pas de routes : il fallait toujours voyager en bateau ou en skis à l’hiver. Mon père était assez moderne : il a été le premier à avoir un bateau à moteur sur le lac.

Les hommes étaient déjà partis dans les montagnes plus tôt, avec les rennes pour la transhumance de printemps. Ce n’est qu’à l’été, à l’ouverture des eaux, qu’ils revenaient pour enmener les femmes et les enfants en bateau. On devait attendre la fonte des neiges pour pouvoir utiliser les bateaux. C’était très drôle, parce que toutes les familles partaient sur la rivière en même temps et on s’arrêtait pendant le voyage. Ça prenait quatre jours pour monter jusqu’au camp de base. Après, on voyageait tout l’été, on circulait dans les environs de la frontière norvégienne, avec les tentes, pour aller pêcher. On avait des emplacements avec des piquets de bois déjà installés pour les tentes, donc on n’avait pas à les transporter. On n’avait qu’à emporter les toiles à poser sur les fondations.

Dès l’âge de sept ans, on est tous allés à internat à Gällivare, et on y est restés sept années. On était quatre-vingt quatre élèves dans ce petit internat.

On revenait à Noël, à Pâques et en été. Le reste du temps, on était en internat. C’était rendu obligatoire par le gouvernement: on n’avait pas le droit de rester à la maison. J’aimais apprendre, mais je n’aimais la façon dont on apprenait. On nous battait tous les jours.

Pendant sept ans, on n’a pas eu le droit de parler sami, seulement le suédois, sinon on nous battait. On ne pouvait même pas jouer en sami. Je parlais sami avec mes sœurs. Quand les professeurs ne nous regardaient pas, on parlait sami, le soir et la nuit.

Le soir, ils fermaient les portes à clé, on ne pouvait même pas aller aux toilettes, on avait des pots de chambre. La seule chose qu’on pouvait avoir à nous, c’était notre Gakti, nos robes traditionnelles.

Mon père était allé deux semaines à l’école et puis il s’était sauvé et n’y était plus jamais retourné, même s’il n’avait pas le droit de faire ça. C’était plus facile à faire pour les enfants dont les parents vivaient près de la voie ferrée mais plus tard, on les a rattrapés et on les a fait revenir à l’école.

Le dernier jour, j’étais tellement contente que j’avais cassé une fenêtre pour partir.

Aujourd’hui, ils ont fait une nouvelle école sami. Mes enfants y sont allés quand ils étaient petits. Mais ce n’est plus un internat, c’est devenu une simple école, dès 1965.

Chaque fois que je retourne dans cette école, (...) la mémoire me revient tout de suite avec l’odeur, elle n’a pas changé : ça me rappelle de mauvais souvenirs.

J’ai quitté l’école à quatorze ans et je suis restée à la maison trois ans. Je ne pouvais pas rester plus chez nous car j’étais une fille, à moins de rencontrer un mari sami, éleveur de renne. Mais ça ne m’intéressait pas, je n’en pouvais plus de cette vie, c’était trop dur.

Depuis que je suis toute petite, j’avais toujours voulu être infirmière à hôpital, c’était un rêve d’enfant. A l’époque, c’était rare d’aller à l’hôpital, mais ma mère a fait des pieds et des mains pour me faire prendre l’avion quand j’étais tombée gravement malade à quatre ans. Elle disait aux conducteurs que s’ils ne l’emmenaient pas avec eux, je mourrais, comme les autres enfants du village. Ils l’ont donc emmenée en avion jusqu’à Böden, à l’hopital. J’ai survécu, et c’est pourquoi je voulais devenir infirmière.

A 16 ans, je ne le savais pas, mais c’était ma dernière transhumance d’été avec la famille. J’ai recommencé mes études à 17 ans. J’ai étudié pour devenir secrétaire à Gällivare. Je vivais chez des Suédois. Là-bas, j’avais appris comment vivre à la suédoise, je savais me comporter comme il fallait.

Je suis la seule de tous mes frères et sœurs à avoir étudié : tous les autres ont travaillé directement. Deux de mes sœurs se sont mariées avec des suédois du sud. La seule chose qui me manquait terriblement, c’était de partir avec la famille l’été pour aller pêcher. Je ne pouvais plus le faire car je devais travailler pour gagner de l’argent.

Mon frère aîné a dû aussi aller travailler, chez Vatenfall, une compagnie d’Hydro-électricité. Il n’y avait pas non plus de place à la maison pour lui. Mon autre frère travaillait déjà avec les rennes de notre père.

Notre père a eu un cancer et il est mort très vite, quand j’avais dix-sept ans. Mon frère Par a pris le rôle du père dans la famille, il fallait qu’il reste. Il avait vingt et un ans quand c’est arrivé. Il a pris cette décision, il était fort. Il s’occupait aussi des troupeaux de rennes des familles où il n’y avait plus aucun homme pour le faire.

Ma mère a continué seule la transhumance d’été avec les enfants en bateau, jusqu’à l’arrivée de la route dix ans plus tard.

Elle a arrêté d’aller dans la montagne à quatre-vingt deux ans. Elle partait avec la tente tous les étés, même très âgée. C’était important pour elle de continuer. Elle l’a fait tant qu’elle pouvait bouger.

Ma mère était très bonne en suédois, en finnois et en sami… Sa maison était toujours ouverte, beaucoup de gens instruits venaient ici pour lui rendre visite.

Elle ne parlait jamais de la façon dont les samis étaient traités. Elle voyait bien l’avenir et elle pensait qu’il valait mieux apprendre à vivre à la suédoise et suivre des études. Elle avait la télé et la radio, savait des tas de choses sur l’Europe et les pays voisins. C’était une sami moderne. Mais elle est restée ici toute sa vie. Elle savait piloter un bateau et une motoneige, elle sciait son bois elle-même avec sa scie électrique…

Inconsciemment, j’ai choisi le mode de vie suédois parce que la vie sami était très dure. (...) Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix de vie car je n’ai jamais expérimenté le mode de vie sami en tant qu’adulte. Je n’ai pas vraiment de points de comparaison car j’ai cessé très tôt de vivre comme une sami. Quand je parle avec d’autres samis qui ont fait le choix de vivre proche de leur culture, je ne peux pas dire s’ils sont vraiment contents ou s’ils auraient préféré vivre une vie différente. Aujourd’hui encore, ça reste une vie dure.

J’ai rencontré mon mari suédois 2 ans après avoir commencé mes études de secrétariat. A 18 ans, je suis tombée enceinte d’Eva et j’ai arrêté mes études.A 35 ans j’ai recommencé à étudier pour devenir infirmière. Je suis devenue infirmière et j’ai continué des études de psychiatrie et de médecine. J’ai eu mon propre cabinet et puis je suis retournée travailler en hôpital. Aujourd’hui, je suis à la retraite et j’ai quitté Gällivare pour retourner vivre à Renhagen, là où sont mes racines. J’ai racheté cette maison à ma mère. J’ai éduqué mes enfants dans un mélange de culture, suédoise et sami. Chaque été, ils ont vécu à la sami ."