ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

SÁMI NISU, "La femme sámi"

« Il y a cent ans, l’homme et la femme avaient de rudes journées de travail. Peu importait ce que chacun faisait, tout devait être fait pour que la société continue de fonctionner. Je pense que femmes et hommes avaient leur place, en toute équité dans la société sámi passée. Les hommes étaient conscients de la valeur du travail des femmes. Lorsque le monde changea, les hommes se mirent à ramener de l’argent, tandis que les femmes n’en recevaient pas, ce qui effaça progressivement la valeur des travaux féminins. Et lorsque l’on ne reconnaît plus de valeur à un travail, cela nous retire l’envie de l’accomplir.

Bien sûr, aujourd’hui, parce que l’on ne veut pas que les femmes dépendent des hommes, on se partage en deux les travaux traditionnellement féminins, afin que hommes et femmes puissent tous deux travailler et gagner de l’argent.

Je pense que les femmes ont eu raison de se révolter, mais je trouve ça dommage que les travaux féminins aient perdu toute leur valeur, alors que les travaux traditionnellement masculins sont toujours hautement valorisés.

Mais la société sámi donne encore beaucoup de valeur à des travaux qui ne génèrent aucun revenu. D’une certaine façon, nous sommes encore ancrés dans la société traditionnelle du passé.

Si l’on met l’argent de côté, et qu’on évalue les travaux, je ne pense pas que les travaux féminins devraient être perçus différemment de ceux des hommes. Pourquoi s’occuper des enfants, faire la cuisine, qui est pourtant nécessaire pour vivre, nettoyer ou repriser les vêtements, auraient-ils moins de valeur que couper du bois, garder les rennes ou chasser ? Tout ces travaux sont aussi utiles les uns que les autres.

(...)

Je trouve les gens trop individualistes dans la société suédoise: ils n’ont pas vraiment besoin de qui que ce soit, pas même de leur propre famille. Tout ce dont ils besoin, c’est d’argent. C’est très différent de la culture sámi.

J’ai entendu qu’en Suède, ce sont les sámi qui divorcent le moins. Viennent ensuite les fermiers. Dans ces groupes, les gens ont encore besoin les uns des autres. Il y a de la place pour les deux, et si l’un d’eux s’en va, l’entité s’effondre. Les gens qui vivent d’une façon proche de la nôtre, comme les fermiers, nous ne rencontrons pas autant ce problème de l’égalité des genres : chacun a besoin de l’autre. Dans les villes, comme les hommes et les femmes ont besoin de travailler, ils ont perdu très tôt cette notion de complémentarité.

Je trouve que la carrière a un statut très important aujourd’hui. je n’ai pas envie de faire un travail ennuyeux uniquement pour gagner de l’argent et obtenir un bon statut. Je préfèrerais avoir moins d’ambition économique que mes voisins,et essayer de vivre en pratiquant le duodji, l’artisanat sámi que j’aime réellement. Je valorise la créativité dans mon travail, et aussi la liberté d’être souple dans mon temps quotidien. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

« Quand ma mère était jeune, il fallait qu’elle s’occupe de ses sœurs et de ses frères parce qu’elle était l’aînée. Elle n’a pas pu faire d’études, ni avoir d’autres activités. Elle n’a pas eu le choix à l’époque. Son travail, c’était d’aider sa mère à s’occuper de la famille et de faire de l’artisanat pour les touristes. Je n’en suis pas certaine, mais il me semble que la situation des femmes est meilleure qu’il y a vingt ans. Pourtant, rien n’est parfait dans notre vie moderne, beaucoup de choses nous manquent. Mais je suis quand même assez satisfaite de mon époque. »

ELLE- MÁKREDA GAUP-JUUSO, 22 ans, Finlande.

« À l’époque de ma mère, le travail était vraiment dur, surtout quand, comme elle, on n’avait pas de grands frères. Il a fallu qu’elle s’occupe des rennes jusqu’à son mariage, parce que son père est mort quand elle avait treize ans. Mais globalement, je pense que la vie était meilleure et plus facile que maintenant, malgré le travail très dur. À cette époque, les mères restaient plus longtemps avec les enfants car elles n’avaient pas besoin d’aller travailler, donc les enfants n’allaient pas au jardin d’enfant Moi, j’ai essayé de rester aussi longtemps que possible à la maison avec mes enfants, je n’ai pas eu d’autre travail et je n’ai pas fait carrière.

Aujourd’hui, on veut tout. On veut évoluer personnellement, même quand on a des enfants. La plupart des femmes veulent avoir à la fois une carrière et des enfants. Dans la société suédoise, quand l’exigence est trop grande dans ces deux domaines, on divorce. Il ne leur reste plus assez d’énergie pour le reste, pour se préoccuper des relations avec les autres.

(...)

Mes parents travaillaient beaucoup ensemble et s’aidaient mutuellement : quand ma mère préparait la peau de renne, mon père participait à ce dur travail, il l’aidait. À la maison, autrefois, hommes et femmes avaient les mêmes valeurs. Le travail, c’était le travail.

Mais en société à l’époque, on n’entendait que les voix des hommes sámi. On n’entendait pas les femmes : elles ne donnaient pas leur avis. Aujourd’hui, les femmes ont généralement plus d’occasions d’être actives en politique. »

KARIN UTSI, 62 ans, Suède.

« À l’époque de ma mère, ce n’était pas fréquent d’aller à l’école. C’était une époque où les femmes restaient à la maison à faire de l’artisanat, à s’occuper des enfants, de la famille et de la maison.

Ce n’était pas bien vu que les filles aillent étudier. Beaucoup de filles le voulaient bien sûr, mais les parents ne leur permettaient pas car c’était contraire aux règles de vie et à l’image des femmes à cette époque. On préférait que les femmes fassent de l’artisanat, qu’elles travaillent avec les rennes qu’elles aident les hommes, qu’elles nourrissent les enfants, qu’elles fassent le ménage, les repas et qu’elles restent chez elles avec tous leurs enfants. Et les enfants étaient vraiment nombreux car elles n’avaient pas l’opportunité d’avoir la contraception à l’époque. C’était le même schéma partout autrefois : l’image qu’on se faisait de la femme, c’était à la maison. Ici, chez les sámi, cette vie traditionnelle n’était peut-être pas aussi dure : certaines appréciaient leur vie. Car tout le monde n’est pas fait pour les études. Moi-même, j’ai aussi rêvé de ça : rester chez moi, avec les enfants, travailler de mes mains, être proche de la nature. C’est peut-être aussi une belle vie.

Par exemple, quand elle était jeune, ma mère était à la maison, à faire ses activités. Maintenant il faut qu’elle aille travailler à l’extérieur car le travail artisanal ne rapporte plus assez d’argent. C’est dommage que les femmes de la génération de ma mère ne puissent plus travailler chez elles. Elles ne peuvent plus faire ce qu’elles ont appris quand elles étaient jeunes, et comme elles n’ont pas pu faire d’études quand elles étaient plus jeunes, on ne leur donne que des emplois mineurs. Cette situation est très difficile aujourd’hui pour certaines femmes. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Les femmes sami sont très fortes, elles dirigent vraiment la maison. Elles ne se contentent pas d’aider les hommes, au contraire : ce sont les hommes qui les aident. Elles gèrent tout, la maison, la famille, le budget…

Les femmes sámi sont fortes, mais elles sont aussi plus stressées à cause de leurs nombreuses activités. Elles ont aujourd’hui deux emplois, un premier en dehors de la maison pour gangner de l’argent, et un second quand elles reviennent chez elles, lorsqu’elles s’occupent des enfants parce que les hommes ne sont pas toujours présents, car ils sont avec les rennes. Beaucoup d’entre elles doivent encore fabriquer les vêtements même en ayant un emploi à l’extérieur. Elles doivent aussi suivre le travail avec les rennes et transmettre la culture aux enfants, la façon de vivre. »

ANNA, 48 ans, Norvège.

« Les femmes ont aussi un travail important de transmission de culture auprès des enfants.

Le problème, c’est qu’elles n’ont plus le temps nécessaire à cause de leur travail. Elles ont besoin d’argent mais elles ont aussi besoin de la société, comme ici la ville de Kautokeino. »

ELLE UTSI, 32 ans, Norvège.

« En général, ce sont les femmes qui enseignent les traditions aux enfants.

Aujourd’hui, c’est le problème majeur : les femmes ne peuvent être à la fois au travail pour gagner de l’argent, et à la maison pour enseigner le travail traditionnel aux enfants, et c’est comme ça que les traditions disparaîssent. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Quand j’étais jeune, ce n’était pas fréquent d’étudier. Mais lentement, ça a commencé à être plus important pour les gens. À l’heure actuelle, il n’y a plus tant de femmes que ça qui font de l’artisanat, parce que le monde est plus incité à aller étudier.

C’est même devenu démodé de penser que l’identité des femmes sami est liée à l’artisanat. Pour les jeunes aujourd’hui, ce qui est important, ce sont les études. Les plus jeunes partent d’ici, ils vont dans les plus grandes villes.

Pour mes soeurs aînées, c’était une époque différente que la mienne. C’était vraiment difficile pour les jeunes filles de faire des études. La culture a commencé à changer très vite, en s’adaptant à la culture norvégienne. Ça a été très positif pour la communauté.

Ici, il y a maintenant une université sami. À l’époque, il n’y avait rien ici, il fallait partir loin pour étudier et trouver un emploi. »

Nous, les femmes, nous sommes devenues indépendantes.

Je ne veux pas dire que les femmes plus âgées ne l’étaient pas, mais ce que je veux dire c’est qu’on est indépendantes financièrement.

Kautokeino est un des endroits en Norvège et en Finlande où les femmes ont un haut niveau d’éducation. C’est aussi une question de fierté de faire des études supérieures et d’avoir un bon travail. »

ANNA, 48 ans, Norvège.