ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans,

Guovdageaidnu/Kautokeino (Norvège).

"La culture Norvégienne est arrivée très vite à ma mère. Elle avait vingt-trois ans lorsque les motoneiges sont arrivées et avec elles la vie a changé très vite. Elle a vécu dès sa naissance une vie sans machines et puis, soudain, une vie avec toutes les choses qu’elle a maintenant.

Ma grand-mère a vécu toute sa vie sans machines. C’était une vie différente. Je ne peux pas dire que c’était une vie romantique car le travail était vraiment très dur. Beaucoup de gens mouraient jeunes. Au début, ma grand-mère avait 8 frères et soeurs et quand elle a eu 10 ans, c’était la seule enfant qui restait. Son père et sa mère était morts eux aussi, à cause des maladies entre autres … La vie était vraiment dure, comparée à la nôtre.

Ça serait bête de ma part d’affirmer que la vie était meilleure en ce temps-là, mais aujourd’hui, j’en ai assez de la vie moderne, de l’obligation d’être moderne dans une société moderne. Je pense souvent qu’il vaudrait mieux vivre dans un monde uniquement sámi, ne pas avoir autant de contacts avec le monde occidental et le développement industriel. Ne pas subir toute cette bureaucratie : payer les impôts, être obligé d’avoir un emploi, gagner de l’argent, payer les factures. Ça n’est pas si facile de vivre en dehors de tout ça et si vous essayez, de toute façon, on vous pénalise. La société est organisée de telle façon que vous êtes dépendant. Dans notre société, où on vit si proches les uns des autres, si on choisit de vivre différemment, avec moins de machines, on se retrouve derrière les autres dans beaucoup de domaines.

Bien sûr, la société occidentale a apporté son lot de bonnes choses, l’électricité, l’eau courante, et grâce à elle la vie est plus facile. Il y a aussi tous les médicaments, les hôpitaux…On ne meurt plus en couches, non plus. Donc il y a beaucoup de positif, mais aussi beaucoup de négatif.

Les jeunes sámi arrivent très bien à concilier ces deux mondes. Mais même s ils se débrouillent très bien, je pense que ça reste fatigant et ils ne pourront jamais vivre dans chacun de ces deux mondes à 100%. Les jeunes sámi essaient d’apprendre le travail traditionnel, la langue, la façon de vivre…Pourtant ils sont obligés de mener une vie à l’occidentale, où il faut aller à l’école entre dix et vingt ans, avoir un bon salaire et tout le reste. Les jeunes sámi doivent donc aujourd’hui mener de front deux vies. Ils doivent être à la fois ce que le monde occidental attend d’eux et ce que le monde sámi leur demande. Il faut être capable de naviguer entre les deux, sans aucune raison valable à mes yeux.

Mais ce n’est pas le travail, traditionnel ou non, qui fait de toi un sámi. Sámi tu es, sámi tu restes, toujours, quoique tu fasses.

Je suis étudiante en biologie arctique depuis six ans. Beaucoup de sámi font cela, ils suivent des programmes qui seront utiles pour la société sámi, ou pour leur mode de vie traditionnel. Comme tous ces jeunes issus de familles d’éleveurs qui étudient des programmes reliés à l’élevage de renne. Si j’avais eu le choix, j’aurais quitté l’école depuis longtemps. J’aurais appris le duodji, l’artisanat traditionnel, travailler à la maison et faire l’élevage des rennes: ç’aurait été parfait. L’élevage de rennes est plus important que mes études. Dès qu’il se passe quelque chose avec la famille et les rennes, je rate quelques jours d’école. Je sais que beaucoup d’étudiants sont déterminés à étudier, pour avoir de bons jobs et gagner beaucoup d’argent. Mais pour moi, le mode de vie traditionnel sámi et l’élevage des rennes sont plus importants. Rester chez moi, travailler l’artisanat, m’occuper des troupeaux, ce serait parfait. Si j’ai choisi d’étudier, c’est parce que je n’aurais peut-être pas de travail chez moi avec les rennes.

L’élevage des rennes est impossible pour les filles, parce que la nouvelle forme d’élevage est coincée elle aussi dans le monde occidental, dans cette grande fabrique monétaire occidentale. Tu es supposé y gagner autant que si tu avais un emploi dans un bureau, ce qui est impossible : personne n’a jamais gagné autant d’argent en élevant les rennes et en travaillant dans un bureau. Pourtant, c’est ce qu’on attend de toi maintenant.

Tout ce qui vient des norvégiens, des suédois, des finlandais, des russes, c’est le capitalisme.

Ils sont arrivés ici et tout a été centré sur l’argent et la construction. C’est le mode de pensée des blancs : la seule façon d’évoluer, c’est de construire. Quand ils voient la tundra, toute vide, ils pensent qu’elle ne vaut rien en elle-même. Elle ne prend de valeur que si on y construit une grande usine ou une route qui apportera d’autres ressources. C’est ça, la pensée occidentale : construire, alimenter la machine, gagner de l’argent. Mais je suis persuadée que tout le monde ne pense pas comme ça, car beaucoup de gens dans le monde vivent pour subsister, pas seulement pour gagner de l’argent. Ils ont leurs fermes, ils y vivent et y font survivre leur famille. Je suis sûre que beaucoup de gens ont un autre mode de pensée, mais la pensée capitaliste est trop forte et omniprésente. De toute façon, c’est l’argent qui gagne, même chez les sámi, qui, à l’origine, n’avaient pas pour but de gagner de l’argent. Finalement, ils se sont fait coincer dans le piège de ce système monétaire.

Ma mère nous a appris quelque chose de crucial : la nature et les animaux ont une valeur en eux-mêmes. La nature est une valeur en elle-même et on a besoin d’elle comme elle est, et non pas pour tout consommer. La nature et les animaux sont comme un baromètre : on y lit leur situation actuelle, ce qu’il faut faire et ne pas faire. Et c’est fondamental de savoir ça. On doit traiter la nature avec respect, faire attention à ce qu’on jette, ce qu’on achète, ce qu’on possède, à la façon dont on la modifie, et les conséquences de ces modifications. Il faut prendre conscience des conséquences de nos actes. Et lorsque l’on connait la nature, on est plus en mesure de réaliser la réelle conséquence de nos actes.Tout ce qu’on fait a une répercussion sur la planète et l’avenir. Il faut protéger la planète pour pouvoir y vivre. Moi, mon mode de vie n’est plus entièrement écologique, mais j’ai une mentalité écologique. Je la tiens de ma mère, qui la tenait de ses parents…Tout le monde devrait aussi avoir des idées écologiques. Quand on était petits, on plaignait les enfants des villes qui grandissaient sur l’asphalte, dans leurs immeubles de pierre, environnés de routes, loin des modifications de la nature au fil des saisons. On pensait : « les pauvres, ils ne savent pas ce que c’est que la nature, comment elle change sans cesse ». Les gens des villes ont peu de contact avec la nature, et ne comprennent pas qu’elle est la vraie vie. On est plus facilement cruel et inconscient avec la nature quand on ne la connaît pas. C’est une très bonne chose que les gens viennent ici, qu’ils voient la nature et qu’ils apprennent à la connaître. Ils peuvent alors se rendre compte qu’elle est très fragile.

Je voudrais que les générations futures arrêtent de construire autant dans le Nord, arrêtent d’extraire le gaz, de creuser des mines, de construire des routes, des maisons, de couper les forêts dans les pâturages des rennes.Tout cela supprime la possibilité pour les jeunes de faire des métiers et des activités traditionnels comme la pêche ou l’élevage des rennes…

Je voudrais que cette société dans laquelle on vit, dans laquelle on vit si bien, nous donne la possibilité de choisir notre mode de vie. Je voudrais que, quand ces enfants seront grands, ils aient la possibilité de survivre grâce au duodji, l’artisanat traditionnel, proches de la nature, qu’ils récoltent les baies et vivent de leur vente, qu’ils aient un mode de vie plus proche des traditions. Je voudrais que l’on puisse passer plus de temps dans la montagne. On serait moins prisonniers du temps si toute la famille entière pouvait rester un mois et même plus dans la montagne. C’est impossible aujourd’hui car les enfants doivent aller à l’école tous les jours. Les pères et les frères ne veulent plus rester aussi longtemps dans la montagne. Autrefois, quand toute la famille allait dans la montagne, ils y restaient beaucoup plus longtemps. Aujourd’hui, avec l’école et tout le reste, qui nous bloque ici, près des écoles et du travail, on ne peut plus bouger, et c’est un cercle vicieux : on a besoin des motoneiges pour aller plus vite au troupeau ou pour revenir à la maison.

Je voudrais que les familles puissent bouger ensemble, toute la famille et pas seulement une personne. Ça éloignerait la société sámi des villes et la ramènerait là où est la vraie vie est, dans la montagne.

Tout ce que je veux, c’est juste qu’on ait plus de tolérance et de bienveillance entre les gens, entre la société et la vie traditionnelle. On devrait pouvoir vivre tout simplement pour sa famille, avoir assez de ressources pour sa propre famille. C’est ce que je fais : je ne suis pas à la recherche d’un poste important qui me bloquerait dans un bureau de neuf heures à seize heures. Ce n’est pas mon éducation ni mon but dans la vie. Je voudrais que la société supporte les modes de vie traditionnels et laisse réellement de l’espace pour les industries traditionnelles sur nos espaces, et qu’elle ne cède pas uniquement le territoire aux industries modernes. Mais c’est difficile de faire accepter cela car les industries traditionnelles ne produisent pas énormément d’argent au sein des communautés, même si en revanche elles fournissent beaucoup d’autres ressources très valables.

Jusqu’à présent, tous les changements n’ont pas été si bons que ça pour la société sámi. Mais je pense qu’il y a tant de possibilités aujourd’hui dans notre société prospère, avec tout cet argent : il nous suffirait d’être plus créatifs, d’imaginer une autre société, et ne pas conserver ces mentalités qui ne bougent pas : les femmes au travail pour gagner de l’argent, les hommes avec les rennes et de retour à la maison, les enfants à l’école.

J’aimerais qu’il y ait plus de souplesse dans notre société.

Pouvoir survivre sur un modèle de vie traditionnel sans se faire noyer dans le mode de vie occidental. Pour cela il faut trouver des solutions. Cela peut s’avérer tout à fait possible. Il y a tant de possibilités aujourd’hui, la vie traditionnelle devrait en être une. Il faut qu’on y réfléchisse, il faut en avoir la volonté. C’est si facile de se faire piéger par le monde occidental, où tout est trop facile.

À l’époque, la société norvégienne ne s’occupait pas autant des sámi, mais après les manifestations contre le barrage sur la rivière Alta-Kautokeino, les sámi sont devenus plus actifs et ont commencé à s’intéresser plus à la politique. On a eu notre mot à dire dans la société norvégienne. Il y a dans possibilités dans tous les domaines pour les gens qui ont suffisamment d’énergie. Il y des gens qui font ce qu’ils désirent et qui changent la société de la manière qu’ils la veulent.

C’est à cause de la nature, de la nature de notre pays du nord, que beaucoup d’européens sont venus ici. Ils veulent faire des choses ici. Ça ne pose pas de problème s’ils le font correctement. C’est une très bonne chose qu’ils viennent ici, voient la nature et qu’ils apprennent à la connaître. Ils peuvent alors se rendre compte qu’elle est très fragile.

Il y a tant de gens différents qui viennent ici: il y en a qui viennent pour comprendre une partie de notre culture traditionnelle, il y en a d’autres qui veulent prendre, expliquer notre culture traditionnelle et gagner de l’argent avec. D’autres veulent apprendre et transmettre dans le sud.

Certains sont si avides de vie spirituelle, car ils en manquent tant : ils ont peut-être grandi dans les villes et ne connaissent pas leurs racines, leurs ancêtres .Ils n’ont pas une vraie culture qui leur soit propre. Ils sont si avides d’une vraie culture spirituelle, comme la nôtre. L’idée que tout a une âme dans la nature, ils veulent vivre cette expérience … On a été élevés comme des chrétiens et des baptistes, mais même si on est chrétiens, on n’est pas si croyants que ça. Notre croyance en la nature et en nos ancêtres est encore très vivante. On prend ce qui est bon dans le christianisme et on le mélange avec ce qui est bon dans notre foi en la nature : les deux croyances sont parallèles. Dans le nord, il y a eu un mouvement chrétien important il y a cent ans : le laestadianisme. Il est encore fortement implanté à certains endroits, on peut en voir des traces partout, même ici à Kautokeino. Le laestadianisme nous a beaucoup façonné.

Nous sommes si différents, nos besoins sont si différents. Ce qui est mauvais, c’est quand les gens viennent et repartent avec des idées fausses qui peuvent détruire notre culture. Ce qu’il faut faire, c’est aller à l’étranger pour montrer ce qu’on sait, pour raconter nous-mêmes notre propre histoire. On pourrait faire beaucoup de bonnes choses. "