ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

KIRSTEN-ELLEN GAUP JUUSO, 53 ans,

Née Guovdageaidnu/Kautokeino (Norvège), vit à Karesuando.

(Finlande)

"J’ai eu une enfance tranquille. Je suis née dans la maison de ma grand-mère. J’étais la première de ma famille. Jusqu’à mes dix ans, on n’avait pas de voiture, on utilisait les bateaux, la marche à pieds ou les traîneaux menés par des rennes, on était très proches de la nature. On n’avait pas non plus d’électricité, on s’éclairait à la lampe à paraffine et on faisait du feu dans le poêle.

J’ai de bons souvenirs de mon enfance. On jouait avec des lassos, on fabriquait des rennes avec des petits morceaux de bois, c’était nos jouets. On n’avait pas de vêtements ni de chaussures modernes : on portait les chaussures sámi et la Gákti, la robe traditionnelle, qu’on lavait nous-même dans les lacs glacés pendant l’hiver.

L’hiver, on restait peut-être trois mois à un endroit, dans une maison en bois, près des pâturages d’hiver. L’été, après la transhumance du printemps, on allait sur la côte norvégienne. On bougeait beaucoup tout l’été et on vivait sous la lavvu, la tente traditionnelle, près de l’océan. C’était notre vie : nomades, proches de la nature. J’aimais partir avec le troupeau et vivre avec les rennes.

Le temps est passé trop vite, tout est arrivé trop vite… Je ne sais plus quel âge j’avais quand les choses ont commencé à changer si vite. Il y avait sans arrêt quelque chose de nouveau.

Dans ma toute petite enfance, je suivais le troupeau toute l’année. Ça s’est arrêté quand sont arrivés les maisons et les motoneiges, je ne sais pas quel âge j’avais, peut-être cinq ans. Ça a fait un grand changement.

C’est une époque qui me manque aujourd’hui, comme tout ce qu’on faisait en ce temps-là,. Tout a changé : allumer le feu, aller chercher l’eau au lac, fabriquer nos propres vêtements. C’est fini, tout ça : on a l’électricité et tout le reste. A l’époque, j’avais toujours quelque chose à faire. On n’avait pas besoin d’autant de choses que maintenant : la voiture, internet, des endroits où sortir avec les amis… J’avais huit ou dix ans quand mes parents ont eu une voiture, l’électricité et une télévision. C’était étrange et très excitant. Mais on n’avait toujours pas d’eau courante. On lavait tout à la main, sans machines. Les vêtements étaient lavés dans les rivières et les lacs. Quand on voulait boire de l’eau, on allait la prendre directement à la source, dans la terre. Elle était très fraîche et très bonne. Cette eau me manque beaucoup.

On achetait des choses à l’épicerie du village Miron, il y avait une boulangerie aussi. On achetait de la margarine, du sel, du café, et de la farine. Quelques gâteaux et quelques pains de la boulangerie parfois. Mais habituellement, on faisait nous-même nos pains.

Il fallait aussi qu’on trouve nous-même nos médicaments avant que les docteurs arrivent.

J’ai eu ma première voiture à 18 ans. Le téléphone est aussi arrivé à cette époque. À l’époque, bien sûr, pour moi, tout ce qui était nouveau était formidable et facile. Maintenant je pense que les gens qui sont nés après cette nouvelle époque ont perdu beaucoup de traditions et de savoir-faire quotidiens. Les gens d’aujourd’hui se contentent de choisir la voie de la facilité.

À cette époque, quand les femmes travaillaient l’artisanat traditionnel et les hommes étaient les troupeaux, les gens passaient beaucoup de temps à yoiker devant le feu. Ça a changé : on n’entend plus le yoik, que les gens soient dedans ou dehors. Les gens yoikaient, chacun avait sont propre yoik, et ça apportait beaucoup de joie.

Mon père, était éleveur de rennes, il vendait de la viande de renne, mais l’essentiel était pour notre consommation personnelle. C’était courant de vendre de la viande à ceux qui n’avaient pas de rennes. Deux fois par an, l’automne et l’hiver, on vendait à l’abattoir.

Le poisson, on le gardait seulement pour nos propres besoins.

Ma mère travaillait avec les touristes : on vendait beaucoup d’objets d’artisanat. Moi aussi, je fabriquais beaucoup d’objets artisanaux, l’été, sous la tente avec ma soeur. C’était notre seule source de revenu à l’époque.

On passait nos journées à faire ça, quand on était pas avec le troupeau. Il faisait sombre et enfumé sous la tente, et il y avait des moustiques, c’était un travail rude, et c’était pas bien payé, presque donné : peut-être 20 kronors (1,5 dollars) pour ce qu’on faisait. On était des femmes fortes, pas comme maintenant. On travaillait tellement qu’il ne nous restait pas beaucoup de temps pour s’occuper de nous. Quand on ne travaillait pas sur l’artisanat, on allait travailler avec le troupeau. J’ai gagné de l’argent comme ça depuis l’âge de 15 ans jusqu’à ce que je me marie.

On était des femmes fortes, ce n’était pas comme aujourd’hui.

Je suis allée à l’école à Kautokeino à sept ans, jusqu’à seize ans.

De Miron, le village où l’on habitait jusqu’au pensionnat à Kautokeino, il y avait peut-être 20 kilomètres. Nous avions un bus pour y aller. J’ai du mal à me souvenir. Je me souviens de moi assise dans ce bus.

Il y avait déjà quelques voitures quand je suis née, mais les routes n’étaient pas comme aujourd’hui. Quand j’étais petite on utilisait beaucoup les bus d’hiver.

Je n’ai pas vécu tant que ça en internat, quelques mois à l’automne. Je ne passais pas beaucoup de temps loin de chez moi, j’étais plus souvent en famille. Je dormais parfois à l’internat, c’était confortable, et j’en garde de bons souvenirs.

Ce qui n’était pas bien, c’est qu’on parlait norvégien, on y était obligés. C’était vraiment dur car ils attendaient de nous un norvégien parfait. C’était une triste époque car comme on ne pouvait pas utiliser le sámi, je n’ai jamais vraiment appris à le lire ou l’écrire. On avait le droit de parler sámi, mais, avec les professeurs, il fallait parler norvégien. Mais pour la génération d’avant la mienne, ça a été bien plus dur. La situation s’est améliorée à mon époque.

Bien sûr, quand on jouait entre nous, on se parlait en sámi.

Il n’y avait pas encore de professeurs sámi parce qu’ils étaient peu nombreux à être instruits. À l’heure actuelle, c’est vraiment mieux pour les enfants sámi car leurs professeurs sont sámi. Les livres sont en sámi et ils apprennent la langue à l’oral et à l’écrit.

J’ai souvent eu des problèmes avec la langue : enfant, c’était avec le norvégien et quand j’ai rencontré mon mari, un Sami qui vivait du côté finlandais, ça a été très dur pour moi d’apprendre encore une autre langue, le finnois.

J’ai seulement appris à lire et écrire le norvégien et je ne sais pas écrire en sámi parce qu’on ne me l’a jamais enseigné. Je sais le lire un peu car je l’ai appris à la maison.

À l’école, on étudiait les maths, un peu d’artisanat, le tricot par exemple, mais pas l’artisanat sámi.

Je n’ai vraiment appris l’artisanat sámi qu’après l’école. Aujourd’hui, à l’école, les enfants peuvent lire des tas de choses sur les sámi…À mon époque, c’était impossible.

Mon père était très croyant. Quand j’étais jeune, on allait beaucoup à l’église. On ne sortait pas entre jeunes comme maintenant. Il fallait aller à l’église, c’était important. Parfois, le prêtre venait chez nous, comme il le fait encore maintenant à Pâques, dans le camp d’hiver. Je n’ai connu que la religion catholique, pas la vieille religion sámi avec les chamans…On n’en parlait jamais à l’école.

Mais on avait quand même le droit de yoiker, aux mariages ou aux fêtes. C’est là qu’on apprenait à yoiker (chant traditionnel).

Ma mère a eu beaucoup d’enfants, et n’avait pas beaucoup de temps à me consacrer, car j’étais l’aînée. Elle ne pouvait pas s’occuper de tout le monde. Elle se réveillait toujours tôt le matin et ne restait jamais au lit. Elle était une sacrée travailleuse. Elle essayait toujours d’aider mon père et mes frères avec le troupeau de rennes. Elle était à leur côtés et derrière eux, un peu comme une chef de famille. Elle essayait de s’occuper de tout. Quand mes frères vieillirent et eurent des enfants qui pouvaient les aider, elle s’est un peu arrêtée. Elle était très bonne pour ses fils : elle leur faisait des vêtements chauds, à manger, leur préparait leurs sacs quand ils allaient aux troupeaux... Ils ne leur restait plus qu’à prendre le sac et partir. Parfois elle allait avec eux.

Je devais travailler à la maison et m’occuper des enfants, faire les tâches ménagères, nettoyer... J’étais comme une deuxième mère. Je devais aussi m’occuper des aînés de la famille, comme la soeur de ma mère.

Ma grand-mère a eu un rôle important : elle m’a enseigné beaucoup de travaux traditionnels. J’ai beaucoup travaillé avec elle dans les huttes, à faire le feu. Elle nous accompagnait quand on partait avec les rennes et elle passait beaucoup de temps avec moi. Les grand-mères sont toujours importantes pour les enfants et vous n’oubliez jamais ce qu’elles vous ont appris.

Après l’école, j’appréciais la vie chez nous, mais je passais mon temps à rêver de faire des études supérieures. Mais quand tu es née dans une culture, il n’y a pas toujours de la place pour tes propres rêves.

J’étais assez jeune, dix-huit ans, quand j’ai rencontré mon mari. À l’époque, les jeunes se retrouvaient souvent dans la toundra plutôt qu’en ville. Mais en été, il y avait parfois des fêtes. Les couples se rencontraient souvent à l’occasion des mariages : c’était nos fêtes les plus importantes, tout le monde était là.

J’ai attendu mon premier enfant à vingt-deux ans, mais il est mort d’un accident à onze ans. Après mon mariage, je suis partie à du côté finlandais, où mon mari vivait avec sa famille.

Mon mari venait du côté finlandais, j’ai emmené mes rennes par la suite dans le troupeau de mon mari, mais pas tout de suite après le mariage, comme ça se faisait habituellement. Ça ne me posait pas de problème car mon frère s’occupait bien de mon troupeau.

j’ai travaillé chez moi pendant quelques années, à m’occuper de mes enfants et des enfants des autres. Quelques jours par semaine, je faisais de l’artisanat pour la famille. Je l’ai aussi enseigné. Ça fait maintenant dix ans que je travaille au jardin d’enfants sámi à Hetta.

J’ai commencé à travailler à Hetta, car on me l’a demandé : c’était la première fois que la commune ouvrait un jardin d’enfants en langue sámi. Je veux améliorer le sámi des enfants : certains ne le parlent pas. C’est très fréquent ici en Finlande lorsque les sámi épousent des finlandais. Ils veulent amener leurs enfants au jardin d’enfants pour qu’ils apprennent la langue et aussi la culture sámi.

À la maison, on parle sámi. Mon travail, c’était de m’occuper de mes enfants. Je rêvais de leur apprendre les travaux traditionnels sámi. C’est pour ça qu’ils viennent à Raittijärvi et à Pitsujärvi, notre village et notre camp traditionnel. J’ai fait ce qu’il fallait. Les garçons sont devenus éleveurs de rennes.

Notre culture inclut beaucoup de tâches traditionnelles que les mères ont toujours essayé de transmettre. Mais ce n’est pas facile car les enfants ont l’école et d’autres activités. Leur vie quotidienne est différente. Avant, tout tournait autour de l’élevage des rennes, alors que maintenant tout tourne autour de l’argent et de l’école. Mais ça ne veut pas dire que mes enfants doivent oublier le travail traditionnel : ils doivent se souvenir, pour pouvoir l’enseigner à leurs propres enfants. Il ne faut pas que la culture disparaisse : je veux qu’ils continuent à venir dans le territoire, et qu’ils continuent à faire de l’artisanat comme je le faisais. On essaie d’aller dans la tundra autant que possible, tous ensemble, la famille entière. Je suis assez heureuse de notre vie actuelle.

C’est bon que les enfants puissent maintenant apprendre les traditions dans les livres, c’est positif.

Ce qui est bien, c’est que les enfants puissent aujourd’hui apprendre les traditions dans les livres. La langue sámi est très présente aujourd’hui : on lit en sámi. Au niveau de l’enseignement, beaucoup de choses se sont améliorées par rapport à mon époque. On peut apprendre le sámi avec des cd ou des DVD.

J’ai laissé mes enfants décider librement de faire ou non des études, sans pression de ma part.

Bien sûr, c’est bien que les femmes fassent des études maintenant et trouvent du travail. Ça leur est difficile de gagner de l’argent quand elles n’ont pas fait d’études, quand elles n’ont fait que de l’artisanat chez elles. On vit une époque différente : tout se paye, la nourriture, les motos, les maisons, l’électricité…

La culture sámi existe toujours, mais après l’arrivée des motoneige, le travail avec les rennes a changé. Avant cela, on n’avait pas besoin d’autant d’argent, alors qu’aujourd’hui, dans notre société, c’est difficile de vivre sans argent. Le commerce de la viande ne suffit plus pour gagner sa vie.

À mon époque, ce n’était pas à la mode de partir étudier. Aujourd’hui, c’est différent : il faut aller travailler ailleurs.

Les gens qui n’ont pas fait d’études n’ont pas de bons métiers et sont mal payés. C’est le principe de base maintenant : les hommes travaillent avec les troupeaux et les femmes ont un autre emploi, mais elles continuent aussi l’artisanat et les tâches ménagères, comme avant.

Quand j’étais adolescente, j’aurais aimé suivre des études, mais c’était impossible de partir de la maison car il fallait aider la famille. C’était le travail des femmes. On travaillait aussi plus avec les rennes qu’aujourd’hui. Bien sûr c’était dur, mais c’était comme ça, on le faisait. Pour mes sœurs, qui étaient plus jeunes, c’était différent.

Les femmes de maintenant choisissent ce qu’elles veulent faire, comme suivre des études. Ça ne dépend plus des parents comme avant, elles sont plus libres.

Il y a très longtemps, c’était les parents qui choisissaient les époux et épouses de leurs enfants. Ça a beaucoup changé et de nos jours, ils sont très peu à le faire. Mes parents n’ont pas choisi pour moi. Autrefois, c’était la coutume : quel que soit leur âge, s’ils étaient de bonnes familles ou possédaient des rennes, c’était parfait. Ils choisissaient la famille adéquate et en informaient leurs enfants.

A mon époque, ça se passait encore un peu comme ça. Mais il faut être dans la culture pour comprendre ces choses là.

Il y a tant de petites choses que je regrette, mais la chose que je regrette le plus, c’est que les jeunes perdent la mémoire de leurs traditions. La plupart préfèrent regarder la télé et aller sur internet. Les travaux sámi se perdent aussi en partie. Avant, on savait faire la moindre petite chose, il y en a tant dans la culture sámi. Quand il y avait beaucoup de frères et de sœurs, le travail était réparti entre tous. A l’âge de vingt ans, je savais déjà tout faire en artisanat. Je le faisais après l’école. Les femmes sámi devaient tout apprendre. Il y avait tant à apprendre, c’est si riche. On a beaucoup perdu.

C’était bon d’apprendre à travailler : on avait le sentiment que tout devait être organisé.

Bien sûr aujourd’hui l’école demande aussi beaucoup de travail.

De nos jours, l’estime de soi chez les femmes sámi est plus forte quand elles excellent dans un domaine. Autrefois, la satisfaction du travail bien accompli était suffisante, on n’en parlait pas et on n’en tirait pas de fierté.

Les professeurs d’aujourd’hui apprennent aux enfants à être fiers d’eux-mêmes quand ils réussissent dans un domaine, à avoir une bonne estime de soi. C’est bien pour les femmes sámi : la jeune génération a une bonne image d’elle-même. Les sámi ne sont plus aussi peu sûrs d’eux-mêmes, grâce à l’école : ils s’investissent plus en politique pour défendre la culture sámi. Leur voix est plus forte, comme celle des femmes : on n’est plus aussi honteuses de notre identité sámi qu’à mon époque, où on avait du mal à dire qu’on était sámi, en Finlande.

Je pense que ma génération s’est beaucoup battue pour les droits sámi. Avant, nous n’avions pas d’éducation sámi à l’école, c’était uniquement des écoles norvégiennes. C’est pour cela que c’est difficile pour les sámi de ma génération d’écrire dans leur propre langue. Leur voix est plus forte, comme celle des femmes : on n’est plus aussi honteuses de notre identité sámi qu’à mon époque, où on avait du mal à dire qu’on était sámi, en Finlande. "