ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

KAREN-ELLEN MARIE SIRI UTSI, 66 ans,

Guovdageaidnu/Kautokeino (Norvège).

"Je suis née dans les montagnes. Je n’ai jamais quitté les montagnes et j’y vis encore, même si j’habite dans une maison depuis vingt-huit années.

Jusqu’à mes quatre ans, on vivait dans des tentes, avec toute ma famille, même l’hiver. Dans la tente on avait un poêle pour se chauffer l’hiver. On vivait tous là-haut dans la montagne avec mes deux frères et mes parents, et on travaillait avec le troupeau tous les jours. On mangeait de la viande de renne tous les jours.

Tous les étés, nous partions sur la côte, où il y avait des norvégiens qui s’étaient installés dans des villages. On mettait un mois et demi pour atteindre cet endroit. On ne bougeait pas tous les jours, on s’arrêtait et on faisait d’autres travaux pendant le voyage : on fabriquait des vêtements pour l’hiver… C’était bien de coudre au printemps: il y avait assez de lumière. L’automne et l’hiver, il faisait trop sombre pour coudre sans peine.

Quand les temps modernes sont arrivés et mes parents ont décidé de construire une petite maison à Skábma, j’avais quatre ans. On y vivait quelques mois durant la période sombre de l’hiver.

Je faisais pas mal d’artisanat. C’est surtout ma mère et d’autres femmes qui m’ont appris la couture. Mes premières chaussures, je les ai faites à cinq ans. Je les avais commençé au printemps à Geatkevuopmi et je les avais finies à l’automne, alors qu’on commençait à partir vers les territoires d’hiver. Ils les ont donné à un petit enfant d’un an. Elles étaient faites en peau de jeune renne. Ma mère m’avait aidé. Mais à l’âge de douze ans, j’ai fait une paire de chaussure toute seule. Ma mère les avait vendu pour cinq couronnes (moins d’un euro). J’étais tellement déçue, je me disais « seulement cinq couronnes pour des chaussures entièrement faites à la main... »

Je travaillais beaucoup avec les rennes domestiqués, les heargi. On bougeait avec les rennes, car on n’avait pas de motoneiges à cette époque. On avait des traineaux tirés par les rennes et ceux qui étaient devant étaient en skis. On fabriquait les harnais à la main. Donc, je participais au travail des rennes et j’allais chercher du bois d’un endroit à l’autre avec les rennes de domestiqués. Ça a toujours fonctionné comme ça : les femmes faisaient leur travail, les hommes faisaient le leur. On était à égalité dans nos travaux respectifs. Cette notion existait déjà à l’époque : on était égaux. Mais je savais aussi faire le travail des hommes, couper le bois, installer la tente…Avec ma mère, on était les seules femmes de la famille. Il y avait mon frère et mon père, qui connaissaient bien le travail avec les rennes et qui s’occupaient beaucoup du troupeau.

Donc il fallait que je fasse le travail d’intérieur. Et il y avait plus à faire à la maison, ou sous la tente : laver les vêtements, les fabriquer...

Dans les familles où il n’y avait pas beaucoup de garçons, les filles devaient sûrement travailler plus que moi. Dans les familles trop nombreuses, on envoyait même les jeunes dans d’autres familles pour travailler et gagner un peu d’argent. C’était fréquent que les jeunes filles aillent aider dans les familles nombreuses, les garçons aussi y allaient. Elles n’étaient pas bien payées : gros travail et petit salaire. Nous, on était une petite famille, donc, j’ai eu de la chance de ne pas être envoyée ailleurs.

Quand j’ai grandi il a fallu que je commence à coudre et que je nourrisse les chiens. À l’âge de onze ans, on avait cinq chiens bergers. On avait une lávvu (tente) spéciale pour s’occuper de la nourriture des chiens. Pendant trois semaines, je leur préparais un bon repas avec du sang de renne. Pendant plusieurs heures je travaillais avec eux. J’apprenais aux plus jeunes à traverser les cours d’eau. J’y allais d’abord, je les attendais dans l’eau et ensuite ils me rejoignaient. Je me souviens d’un de mes jeunes chiens qui avait eu une dure fin : un homme avait renversé par mégarde du bouillon brûlant sur ce chien et il s’était enfui en hurlant dans le bois. Mon oncle avait du partir à sa recherche pour le tuer.

On achetait des tissus ici, à Kautokeino, ou en Suède. Il y avait un magasin ici avec peu de vendeurs, car c’était difficile d’accès : pas de routes, ni de cars…

On utilisait des couvertures en peau de mouton sous la tente pendant la nuit. Un automne ça avait été très dur car à chaque nuit, tous les chiens me piquaient ma couverture pour se la prendre pour eux. Quand l’hiver arriva, j’étais tellement furieuse que j’avais coupé la laine en morceau et qu’avec je m’étais fait un pull-over, que j’étais allé vendre en ville contre une couverture moderne...

En dehors du travail avec les rennes, il y avait beaucoup d’autres activités comme préparer l’herbe qu’on met dans les chaussures pour rester au sec, comme on le fait encore maintenant, ou bien réparer tout ce qui était cassé.

Parfois, on avait du temps libre car on n’était pas si nombreux dans la famille, alors, ma mère et moi, on s’asseyait et on fumait ensemble.

On pouvait fumer avec ma mère, ça nous amusait. On avait le temps de lire des magazines et des livres. Il y avait un homme qui organisait des réunions religieuses. C’était nos temps libres.

Ma mère ne criait jamais après moi. C’était une femme intelligente et pleine de sagesse. Elle me racontait l’histoire des histoires de la bible. Presque tout ce que sais faire maintenant c’est elle qui me l’a appris. Quand je regarde les photos de moi en Gákti, en robe traditionnelle, je crois d’abord que c’est ma mère, mais c’est moi, ça m’énerve ! On a toujours vécu proches de nos parents, toute ma vie. Pas dans la même maison tout le temps, mais dans l’année, on passait beaucoup de temps ensemble. Ma mère est morte dans cette maison, pour tout vous dire, donc vous pouvez comprendre… ! On a vécu ensemble pendant cinquante ans...

Ce sont eux qui m’ont transmis mon humour.

Quand ma mère était âgée, elle oubliait tout. Le frère de son mari lui demandait tout le temps : « tu es mariée avec qui ? ». Elle restait assise, silencieuse, l’air très sérieux, et au bout d’un moment, elle disait brusquement : « je ne suis pas mariée ! On va au lit? » A quatre-vingt ans ! L’oncle était très gêné...

À la maison, j’étais la seule de mon âge, et je n’avais pas grand monde avec qui jouer. Mes cousins avaient huit ans de plus, ils ne voulaient pas jouer avec moi, mais on faisait de l’artisanat ensemble.

Nos moments de bonheur c’était quand on conduisait les rennes. C’était drôle d’essayer de conduire les rennes quand ils n’étaient pas dressés...

Quand on portait nos vêtements neufs, c’était comme un jour de fête.

J’allais parfois à la foire de Kautokeino et je participais aux courses de rennes qui y avait lieu. J’allais aussi à des mariages. Ce n’était pas vraiment des fêtes officielles. S’il y avait des mariages en ville, surtout à Pâques, ce n’était pas nécessaire d’être invités, il suffisait de venir. C’était différent d’aujourd’hui.

Quand on avait de la visite, des vieux et des jeunes, ça nous plaisait, parce que dans ma famille c’était rare. C’était agréable, les adultes parlaient des rennes et on les écoutait comme si on était à l’école. Ils parlaient des emplacements, des marques à l’oreille, du temps… On n’avait pas la télé, juste la radio, mais on ne l’écoutait pas beaucoup : des histoires on en a entendu beaucoup...

C’était drôle de pêcher dans la glace au printemps, quand on venait de la montagne, quand les nouvelles feuilles poussaient sur les arbres, il y avait des petits ruisseaux. On faisait du feu et on mangeait là, c’était bien… Je me souviens aussi quand on allait chercher le lait, car il n’y en avait pas dans la montagne…

J’avais huit ans quand je suis partie en internat à Kautokeino. De novembre à Avril.

On allait à l’école avec les rennes de traineaux. J’ai eu un renne que j’avais l’habitude de diriger, avec un petit troupeau près du village ici. Quand l’école était finie, j’étais supposée aller chercher mon renne et revenir avec lui à la maison. Il était à dix kms de l’école et il fallait que j’aille le chercher en skis. Les autres enfants de l’école avaient aussi leurs rennes apprivoisés, heargi, là-bas, à côté de l’école. On faisait les dix kms pour aller chercher les rennes qui couraient au milieu des autres, on les attrapaient au lasso et on leur mettaient le harnais. Ensuite, je pouvais me mettre en route pour les 40 kms restants jusqu’à la cabane de ma famille.

Aujourd’hui, les enfants utilisent la motoneige. C’était plus dur avec les rennes car il fallait savoir les manipuler.

On revenait à la maison pour Noël et Pâques. J’aimais autant ces deux vies : être dehors avec mes parents et être à l’école. J’avais beaucoup à faire à l’école, par exemple, emmener les plus petits chez le dentiste ou le docteur, comme les professeurs me le demandaient souvent, car je parlais les deux langues.. J’avais le droit de parler le norvégien et le sami. Mais tous les cours étaient en norvégien. Je connaissais déjà le norvégien quand j’ai commencé l’école, car tous les étés, je jouais avec des enfants norvégiens sur la côte. Je traduisais les autres filles sámi au professeur.

On apprenait à lire, écrire, compter, à faire l’artisanat, même si je savais déjà en faire.

J’entends souvent des gens dire que les professeurs n’étaient pas gentils avec les autres élèves, mais, pour moi, ils ont toujours été bons et m’ont toujours traitée correctement. Les autres enfants, maintenant qu’ils sont adultes, me disent que j’étais une exception parce que la directriçce m’adorait. On me traitait mieux que les autres. C’est peut-être parce que je parlais norvégien. Elle faisait appel à moi pour communiquer avec les autres enfants.

J’avais quinze ans quand j’ai arrêté l’école. Je n’avais le droit d’aller nulle part : il fallait que je revienne travailler avec la famille. Je faisais comme ce que je fais aujourd’hui, sauf que maintenant, j’ai ma propre entreprise, je suis ma propre employée ! Dans les années 60, on a commencé à vendre des souvenirs aux touristes certaines semaines en été, sur la route de la côte. Je faisais de l’artisanat pour les touristes et aussi surtout pour notre usage personnel. On n’avait pas de chaussures, on cousait tout à la main, même les chaussures sami. On n’avait pas de pantalons comme maintenant, il fallait tout créer. Encore aujourd’hui je n’achète toujours pas de vêtements. Quand je suis dans des vêtements occidentaux, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui cloche, que ça ne me va pas. Mais ils sont plus faciles à laver.

J’ai beaucoup de robes sámi, gákti, mais ça me demande beaucoup de temps pour les laver, et après, il faut les plisser. Mais il fait trop chaud dans les maisons pour ces vêtements. Alors cette époque de l’année, en mars, dans les montagnes, on ne m’aurait jamais vue comme ici, sans chaussettes ! Avant, le fil qu’on utilisait pour coudre était fait avec les tendons de rennes. Filer les tendons, c’était l’ activité classique de nos soirées avant les années 70, quand on a commencé a acheter des fils synthétiques.

En 1965, mes parents ont construit une autre maison dans le village de Guovdageaidnu. C’était plutôt une maisonnette, on n’y vivait pas beaucoup, on vivait plutôt dans la montagne.

Entre Alta, plus au nord et Kautokeino, la première route a été construite après la guerre. Mais il y avait déjà quelques routes d’été. La route de notre village à Kautokeino a été construite dans les années 70. On n’avait pas encore l’électricité dans les cabanes, sauf dans celle de mes parents paternels qui s’étaient installés à Kautokeino.

On côtoyait la société norvégienne sur la côte l’été. On était environ dix familles à aller au même endroit, des gens de ma communauté d’élevage. Mais on avait nos propres tentes et nos cabanes. L’hiver, on se séparait.

J’avais vingt ans pour mon premier été à Kautokeino. J’étais en visite, je n’avais pas de maison là-bas.

J’avais 27 ans quand je me suis mariée. On a décidé deconstruire une maison près du village une dizaine d’années plus tard. Entre le mariage et ça, on a surtout vécu avec le troupeau dans la montagne. À l’automne, on suivait les rennes et on vivait dans la tente, cinq hommes et deux de mes enfants, tous dans la même tente. Je faisais à manger pour tout le monde. On prenait du bon temps, même si je devais laver toutes leurs serviettes et les étendre dans la tente... !

Quand le temps de l’école est arrivé, ma fille a du rester chez ses grands-parents à Kautokeino pour ne pas aller en internat.

Quand on a construit cette maison, près de Guovdageaidnu Kautokeino, les enfants n’avaient plus besoin d’aller en internat.

C’est quand je suis venue dans cette maison, que j’ai arrêté de suivre la transhumance. Je ne me souviens pas quelle année. Mon mari a continué, mais moi, je restais ici. Mon mari passait la plupart du temps dans la montagne.

On est venu ici à cause de l’école des enfants, sinon on serait restés là-haut dans la montagne. Je savais ce que c’était de vivre en internat et je ne voulais pas qu’ils y aillent. Ça a été l’argument premier pour avoir une maison ici. Ils auraient passé trop de temps loin de nous, pratiquement dix mois par an. Ça, je ne le voulais pas.

C’était ennuyant ! Nan, pas ennuyant, mais, ici, ce n’était pas le même travail que dans la montagne.... Mais j’aime bien vivre ici aussi. J’étais habituée à vivre en suivant le troupeau et j’aurais bien continué à vivre comme ça. Pour moi, c’était naturel. Ici, je ne suivais plus le troupeau.

Si je le voulais vraiment, je pourrais le faire, mais avec l’arrivée de la motoneige, tout a été plus rapide : on était plus vite rendus à l’emplacement d’été et on n’emportait pas grand-chose avec nous. Ça ne nous prenait pas plus de quinze jours, parfois une semaine. Ici, j’ai toujours eu des jeunes rennes dans un petit enclos, près de la maison, l’hiver et le printemps. Je suis toujours dehors avec eux. Comme ils sont trop faibles pour suivre le troupeau, il faut que je les nourrisse. Quand tu as des rennes, tu changes d’état d’esprit: tu passes ton temps à y penser, tu ne penses qu’à ça, tu focalises sur eux. J’ai toujours été et serai toujours comme ça. Ma vie n’a pas beaucoup changé. Le plus grand changement, ce sont mes enfants qui ont grandi...

Je ne les ai pas éduqués comme j’ai été éduquée. Ils ont la télé, ils ont forcément entendu moins d’histoires que moi : ma mère me les racontait. Quand il y a beaucoup d’enfants au même endroit, ils ont tendance à jouer ensemble et ils passent moins de temps avec leurs parents. Dans ce petit village, il y a toujours eu beaucoup d’enfants. Moi, je faisais les repas à l’intérieur, j’étais toujours disponible, mais eux, ils étaient toujours dehors à jouer. C’était l’hôtel, ici !

J’ai enseigné l’artisanat à ceux qui le voulaient. L’été, après l’école, on les emmenait en voiture vers la côte, là où se trouvait le troupeau. On y avait une maison, on y passait l’été. Les enfants allaient à la pêche. On leur apprenait à conduire. On y allait aussi tous les week-ends en automne et au printemps. Les filles faisaient beaucoup d’artisanat parce qu’on n’avait pas la télé, il faisait souvent mauvais, donc elles restaient à l’intérieur.

En automne, j’y allais souvent toute seule et je laissais les enfants avec leur grand-mère.

Une de mes filles a appris à conduit pour la première fois la voiture à l’âge de trois ans, parce on était coincées dans une côte et qu’il fallait que j’aille pousser derrière. J’étais bien fière d’elle.

La vie est plus facile maintenant. Avant, il fallait travailler dur tout le temps pour survivre. Maintenant, tu peux t’asseoir et ne rien faire si tu veux. On n’avait ni voiture ni électricité. On n’avait que la viande, le café, le pain, la hache et les skis. Pour le reste, il fallait se débrouiller tout seul. On n’avait pas grand-chose mais ça ne nous manquait pas, car on ne n’avait pas connaissance du reste.Tout a changé progressivement et je suis passée dans cette nouvelle époque avec l’achat d’une voiture, d’une maison et d’un motoneige…

Je me suis toujours dit que j’avais de la chance de n’être pas née à l’époque de mes parents. Je n’ai pas eu une vie très dure. Mes parents n’avaient pas de voiture. Je ne les envie pas car leur vie était plus difficile. Mais je ne peux même pas l ‘imaginer, car je n’ai pas d’autres vies à part la mienne.

Je ne pense rien de spécial à propose des nouvelles générations. C’est bien qu’ils puissent se débrouiller avec les ordinateurs et toutes ces choses. Les temps ont changé. Ils doivent s’adapter aux nouveaux modes de vie."