ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

« Dans chaque culture, ce sont les gens qu’on évalue: dans la société suédoise, on vous juge peut-être par votre travail, votre voiture, le milieu dans lequel vous vivez, le style de vos vêtements. Dans la société sámi, on vous juge au nombre de rennes que vous possédez, et à la qualité de vos vêtements. Si une femme n’est pas considérée comme telle parce qu’elle ne maîtrise le duodji, l’artisanat sámi, c’est la même chose pour les hommes s’ils ne savent pas s’occuper des rennes. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

« Mais ce n’est pas le travail, traditionnel ou non, qui fait de toi un sámi. Sámi tu es, sámi tu restes, toujours, quoique tu fasses »

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans, Norvège.

« La plupart des femmes sámi savent combien c’est difficile de fabriquer ces objets duodji. Elles ont peut-être observé leurs mères au travail, s’y sont essayé elles-mêmes, ou ne veulent plus en faire. Je dirais que la plupart des femmes considèrent que ce savoir est important. Mais le savoir traditionnel des femmes sámi n’a plus autant de valeur qu’autrefois car on peut maintenant s’acheter du gore tex dans les magasins, au lieu des habits traditionnels faits mains. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

«Avant, tout tournait autour de la viande, c’était une revenu familial global : l’élevage, la vente de la viande, le travail des peaux, le duodji (l’artisanat sámi), tout allait ensemble. Maintenant, les deux sphères sont séparées : une entreprise pour la viande et une entreprise pour la vente des chaussures…

Aujourd’hui, le parlement sámi aide les artisanes à survivre et à vendre leurs objets, mais par contre les organisations d’éleveurs de rennes ne s’occupent pas de l’artisanat et du travail des femmes. Ils ne s’occupent que du travail des hommes, de la vente de la viande. C’est dommage, car c’est une organisation destinée à tout ce qui est relié à l’élevage des rennes. Ils devraient aussi prendre en charge le travail des femmes. Ces organisations dépendent du gouvernement et apportent une aide directe à la vente de la viande, alors que le travail féminin, comme l’artisanat n’obtient aucune aide directe du gouvernement. C’est un exemple de la façon dont le gouvernement oriente le monde de l’élevage de rennes. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Le commerce de la viande de rennes s’est beaucoup développé car il correspond à la nouvelle société. Ce n’est pas la même chose pour les travaux des femmes, comme par exemple le travail des peaux.

Ma mère, elle ne vit que de l’artisanat. Mais cet aspect de la culture sámi n’a pas été aussi développé que celui de la vente de la viande de rennes. Les femmes n’obtiennent pas beaucoup d’argent pour le travail qu’elles fournissent. Au courant des dix dernières années, le parlement sámi, le sámidiggi a créé un système de support financier pour le duodji, l’artisanat. Mais reste que cette partie de l’élevage de renne ne s’est jamais autant développé que la vente de la viande.»

ELLE UTSI, 32 ans, Norvège.

« J’ai grandi avec le duodji. Après le lycée, j’ai passé deux ans avec ma mère à la maison et elle m’a appris l’artisanat, ça faisait partie du cursus scolaire. Quand mes sœurs aînées sont allées à l’école, elles étaient supposées suivre des cours pour devenir docteur, pour faire carrière… Mais quand je suis allée au lycée, ça avait changé l’enseignement pratique était plus reconnu. Je vais essayer de le pratiquer au quotidien et d’en vivre.

Le mieux, ce serait de faire l’artisanat traditionnel : c’est ce que je voudrais faire, parce que je ne m’y connais pas suffisamment, je ne sais pas tout. Je n’ai pas encore fini d’apprendre, il me reste tant à apprendre…

Bien sûr, j’aimerais aussi essayer de créer de nouvelles choses. Ça fait aussi partie de mon projet. J’aurais préféré faire ce travail pour répondre aux seuls besoins de ma famille, car je veux apprendre et travailler des objets traditionnels, mais il faut bien gagner de l’argent.

Faire de bons produits, c’est montrer d’où je viens, c’est raconter mon histoire.

Je ne pourrais pas vendre des chapeaux sami à des gens qui ne sont pas d’ici. En revanche, je pourrais fabriquer des chapeaux de style moderne. Ça se fait déjà dans le duodji, l’artisanat sami : on vend des objets modernes. Ce qui est important, c’est innover et créer. Ça a toujours été le cas dans l’artisanat sámi. Les gens l’ont toujours fait. Vendre n’est pas nouveau. Depuis toujours, les sámi ont créé des objets à vendre pour les autres, les non-sámi. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Je regrette de n’avoir pas appris autant l’artisanat que ma mère quand elle était plus jeune. Je me demande comment elle faisait pour nous faire la robe traditionnelle à tous, les chaussures… Moi, je ne pourrais pas, à cause de mes études. Je n’ai pas beaucoup de temps libre. J’essaie d’apprendre tout ce que je peux. J’ai déjà appris à faire la robe traditionnelle. Mais il y a tant de chose auxquelles il faut penser, de petites choses qu’il faut connaître. C’est très précieux. Mais je pense aussi que c’est bien de porter des vêtements sámi modernes, revisités. Ce qui compte, c’est de ne pas perdre ces savoirs traditionnels, ils sont si nombreux… Les vêtements sámi modernes se sont aussi inspirés de la tradition : c’est bien de mélanger les deux. Ce qui compte, c’est de les fabriquer nous-mêmes. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Avant, tout tournait autour de l’élevage des rennes, alors que maintenant tout tourne autour de l’argent et de l’école. Mais ça ne veut pas dire que mes enfants doivent oublier le travail traditionnel : ils doivent se souvenir, pour pouvoir l’enseigner à leurs propres enfants. Il ne faut pas que la culture disparaisse : je veux qu’ils continuent à venir dans le territoire, et qu’ils continuent à faire de l’artisanat comme je le faisais. On essaie d’aller dans la tundra autant que possible, tous ensemble, la famille entière.

Il y a tant de petites choses que je regrette, mais la chose que je regrette le plus, c’est que les jeunes perdent la mémoire de leurs traditions. La plupart préfèrent regarder la télé et aller sur internet. L’artisanat se perd aussi en partie. Avant, on savait faire la moindre petite chose, et il y en a tant dans l’artisanat sámi. Quand il y avait beaucoup de frères et de sœurs, le travail était réparti entre tous. A l’âge de vingt ans, je savais déjà tout faire en artisanat. Je le faisais après l’école. Il y avait tant à apprendre, c’est si riche. On a beaucoup perdu. »

KIRSTEN-ELLEN GAUP-JUUSO, 53 ans, Finlande.

« Je fais du duodji : je fabrique de l’artisanat à la main et je le vend, du traditionnel et du non-traditionnel, mais tout est d’inspiration sámi. Je suis libre de créer ce que je veux, mais quand je vends du duodji, j’ai besoin qu’il ait un caractère d’authenticité. Je ne désigne donc pas mes propres créations comme du duodji. Créer du duodji moderne permet aussi de toucher un nouveau public : par exemple une jeune fille peut être amenée à porter une ceinture traditionnelle avec son jean, car le mélange moderne-traditionnel est à la mode. C’est devenu courant de mélanger des vêtements modernes avec des détails de duodji. Si vous trouvez le moyen d’appliquer la technique traditionnelle en fabriquant un objet commercialisable, le savoir se perpétuera. Pour rester vivant, le duodji doit être pratiqué. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

« Parmi tout ce que mes ancêtres ont fait, beaucoup de choses ont disparu. On les a perdues, on ne pouvait plus vivre comme eux. Mais il faut qu’on se batte pour ce qu’on sait encore. On doit s’assurer qu’on continue à les apprendre et qu’elles ne disparaîtront pas. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Je sais que la culture change aujourd’hui. Sans changement, elle ne peut pas survivre avec ce qui se passe dans le monde. On ne peut pas choisir de ne garder que les morceaux anciens de la culture, car on ne vit plus de la même façon.

C’est comme pour le yoik, le chant traditionnel sámi : je ne pense pas qu’il aurait survécu si on n’avait pas commencé à le modifier pour créer une nouvelle musique. Les vêtements sámi ont beaucoup changé, tout particulièrement la robe traditionnelle. Parce que ça a été vivant ici. Les gens les ont utilisés quotidiennement c’est pourquoi ça a beaucoup changé»

ANNA, 48 ans, Norvège.

DUODJI, "l'artisanat sámi"