ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi

SÁPMELAŠ

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans,

Guovdageaidnu/Kautokeino (Norvège).

"J’ai grandi avec le duodji, l’artisanat sámi. Ma mère est artisane, comme beaucoup de gens de ma famille. Quand je suis allée au collège, à 16 ans, j’ai choisi le cours en artisanat. C’est ce choix qui m’a amenée à ce que je suis aujourd’hui. Après le lycée, j’ai passé deux ans avec ma mère à la maison et elle m’a appris l’artisanat, ça faisait partie du cursus scolaire. C’est le système norvégien. Par la suite, j’ai essayé de faire d’autres choses, (...) j’ai postulé dans quelques écoles mais je ne m’y sentais pas chez moi. Alors, j’ai choisi d’étudier l’artisanat à nouveau, parce que c’est ça qui me plaisait vraiment.

Je suis contente d’avoir fait ce choix. En fait, je suis la seule fille de la famille à l’étudier. Mes soeurs savent en faire, même si elles ne le pratiquent pas tous les jours. Quand mes grandes sœurs sont allées à l’école, elles étaient supposées suivre des cours pour devenir docteur, pour faire carrière… Mais quand je suis allée au lycée, ça avait changé : c’était plus ouvert à d’autres matières. L’enseignement pratique était plus reconnu. Je me souviens très clairement quand j’ai choisi l’artisanat à l’école, grâce à ma soeur Kari, qui m’a dit de prendre ce cours qu’elle aurait pris si elle avait pû. Je la remercie.

Je vais essayer de le pratiquer au quotidien et d’en vivre. Je pense que je réussirai car en Norvège il y a beaucoup d’organismes pour les autochtones, comme par exemple l’aide au démarrage d’entreprises et à leur fonctionnement.

Le parlement sámi a des fonds. Ils ne donnent pas d’argent à toutes les femmes qui pratiquent l’artisanat, mais ils les soutiennent quand elles arrivent à un certain niveau d’investissement dans l’artisanat. Ils leur fournissent une aide économique. On peut donc dire qu’il y a des aides, et il n’est pas impossible de le faire.

Le mieux, ce serait de faire l’artisanat traditionnel : c’est ce que je voudrais faire, parce que je ne m’y connais pas suffisamment, je ne sais pas tout. Je n’ai pas encore fini d’apprendre, il me reste tant à apprendre… Bien sûr, j’aimerais aussi essayer de créer de nouvelles choses. Ça ne me gênerait pas de faire d’autres choses. Ça fait aussi partie de mon projet. J’aurais préféré faire ce travail pour répondre aux seuls besoins de ma famille, car je veux apprendre et travailler des objets traditionnels, mais il faut bien gagner de l’argent.

On peut avoir un projet, le réaliser, créer son entreprise, essayer de produire quelque chose et le vendre. C’est ce que je veux faire d’ailleurs, enfin j’espère le faire.

Mon but, c’est de gagner de l’argent et d’essayer de faire de bons produits, sans avoir à vendre des chapeaux traditionnels à des non-samis.

Faire de bons produits, c’est montrer d’où je viens, c’est raconter mon histoire.

Je ne pourrais pas vendre des chapeaux sami à des gens qui ne sont pas d’ici. En revanche, je pourrais fabriquer des chapeaux de style moderne. Ça se fait déjà dans le duodji, l’artisanat sami : on vend des objets modernes.

Ce qui est important, c’est innover et créer. Ça a toujours été le cas dans l’artisanat sami. Les gens l’ont toujours fait. Vendre n’est pas nouveau. Depuis toujours, les samis ont créé des objets à vendre pour les autres, les non-samis.

Avec ma mère, on a fait des chaussures et des chapeaux en renard pendant deux ans, parce que c’est ce qui se vend le mieux. C’est ce que les gens veulent et c’est comme ça qu’on gagne de l’argent.

Les femmes ne peuvent pas s’occuper des troupeaux car elles travaillent et doivent gagner de l’argent.

Ce sont les hommes s’occupent du troupeau, mais ils ont besoin d’argent pour ça, les motoneiges, les quatres-roues, le gaz pour les cabanes sur les territoires. Ça fait donc beaucoup d’argent dépensé dans l’élevage de rennes. Si les femmes travaillaient aussi avec les troupeaux, il n’y aurait pas assez d’argent. Beaucoup d’élevages de rennes ne pourraient survivre sans les femmes, sans l’argent qu’elles rapportent par leur travail.

Les hommes et les femmes ont donc besoin l’un de l’autre, mais d’une façon différente qu’avant.

Avant, tout tournait autour de la viande, c’était une revenu familial global : l’élevage, la vente de la viande, le travail des peaux, le duodji, l’artisanat, tout allait ensemble. Maintenant, les deux sphères sont séparées : une entreprise pour la viande et une entreprise pour la vente des chaussures…

Ce qui est différent dans les couples maintenant, c’est qu’on n’a plus besoin l’un de l’autre de la même manière qu’avant. A l’époque de ma mère, ou plutôt celle de ma grand-mère, les hommes fournissaient de la viande, les femmes des vêtements.

Aujourd’hui, le parlement sami aide les artisanes à survivre et à vendre leurs objets, mais par contre les organisations d’éleveurs de rennes ne s’occupent pas de l’artisanat et du travail des femmes. Ils ne s’occupent que du travail des hommes, de la vente de la viande. C’est dommage, car c’est une organisation destinée à tout ce qui a attrait à l’élevage des rennes. Ils devraient aussi prendre en charge le travail des femmes. Ces organisations dépendent du gouvernement et apportent une aide directe à la vente de la viande, alors que le travail féminin, comme l’artisanat n’obtient aucune aide directe du gouvernement.

Ce n’est pas uniquement un problème hommes/femmes: quelques femmes possèdent des rennes et les vendent. Mais ça se passe surtout comme ça : les femmes sont considérées comme quantité négligeable à cause de cette organisation.

C’est le gouvernement qui décide quel genre de viande doit être vendu. C’est un exemple de la façon dont le gouvernement oriente le monde de l’élevage de rennes. Si tu agis d’une telle manière, alors tu peux avoir de l’argent, et c’est ce que les éleveurs font. Si tu veux des jeunes rennes, tu peux te faire 10 courronnes par kilo.Alors tout le monde vend les jeunes rennes. C’est ainsi que le gouvernement module l’élevage de rennes.

Les troupeaux ne sont plus les mêmes qu’avant : la quantité de mâles et de femelles a changé, il y a plus de femelles et les grands mâles âgés sont rares.

Mais c’est devenu si difficile de survivre sur l’élevage de rennes aujourd’hui qu’on prend l’argent d’où qu’il vienne...

Même si c’est dur, on ne veut pas faire autre chose que rester dans un mode de vie qui tourne autour de l’élevage de rennes. Vivre avec le troupeau, c’est notre éducation et notre gagne-pain. C’est très dur d’arrêter et d’imaginer de faire autre chose.

Mais les associations d’élevage de rennes devraient peut-être commencer à chercher des moyens de moins d’utiliser moins les machines et de revenir aux méthodes d’avant : on pourrait au moins réduire la quantité d’argent investi dans l’élevage.

C’était plus dur de vivre sous la tente et de suivre les troupeaux, mais c’était aussi plus facile que maintenant, où on ne pense qu’à l’argent. Il nous faut des voitures, des grandes maisons… C’est à cause de ça que la vie est peut-être plus dure aujourd’hui.

J’aimerais qu’on puisse encore vivre une vie nomade. C’est ce qu’on fait d’une certaine façon : en été on va encore vers la côte, en voiture. Les hommes y vont avec les troupeaux et nous les femmes on les rejoint en voiture.

On vit dans des maisons tout le temps maintenant, sauf quand on rejoint le troupeau pour le marquage des petits rennes pendant l’été, et les semaines où c’est notre tour de nous occuper du troupeau. Dans ces cas on vit sous la tente.

Tout a vraiment changé après la seconde guerre mondiale quand les samis ont commencé à vivre dans des maisons, quand sont arrivés les motoneiges et les voitures… Pendant la guerre, tout a brûlé ici dans cette région de Norvège. Il a alors fallu tout reconstruire et tout a été reconstruit à la mode norvégienne : les maisons, les écoles et tout le monde est parti en internat.

Ma mère, qui est très réaliste, dit souvent, quand on parle de l’ancien temps que nous plus jeunes regrettons « pas question, on est bien comme on est ! » : elle sait comment on vivait à cette époque.

Mon compagnon et moi, nos parents nous ont appris l’élevage des rennes, donc c’est ce qu’on veut faire et on veut en vivre, sinon, on se sentira à côté de la plaque. On vit à la fois de façon moderne et traditionnelle.

On apprendra à nos enfants du mieux possible le mode de vie traditionnel, mais aussi qu’ils ne doivent pas se sentir mal à l’aise à vivre dans ce monde moderne, à l’européenne. C’est important de les éduquer afin puissent choisir ce qu’ils préfèrent. Ils auront le choix. L’école est importante : elle fait partie du processus de décolonisation et elle permet le retour à la fierté d’être sami. On a nos propres écoles maintenant : le lycée et l’université sámi avec des cours d’artisanat ou d’élevage de rennes, en plus des autres cours.

On a besoin de l’enseignement aujourd’hui : sans elle, c’est difficile de survivre.

précis. C’est paradoxal et étrange.

J’aimerais que mes enfants apprennent et transmettent ce que j’ai appris. J’aimerais leur transmettre ce que je sais, mais j’aimerais aussi qu’ils apprennent avec d’autres, la grand-mère, les tantes... J’ai déjà commencé à enseigner l’artisanat à ma fille de 3 ans... J’essaye au moins !

En général, ce sont les femmes qui enseignent les traditions aux enfants.

Aujourd’hui, c’est le problème majeur : les femmes ne peuvent être à la fois au travail pour gagner de l’argent, et à la maison pour enseigner le travail traditionnel aux enfants, et c’est comme ça que les traditions disparaîssent.

Il existe une organisation de femmes sami qui travaillent dans les écoles: il y a des séminaires. Elles veulent intégrer le travail traditionnel sami dans le programme scolaire.

La culture européenne n’est qu’une façon de voir, on n’est pas obligés de la suivre. Mais pour ça, il faut se battre, et c’est dur. On est peut-être trop passifs, je ne sais pas trop. Comme on n’a vécu que selon la culture européenne, on s’en contente peut-être. Le problème, c’est que de plus en plus de gens deviennent de plus en plus européens, et que les gens qui vivent de façon traditionnelle, en nomades, sont de moins en moins nombreux.

J’ai choisi la vie que je mène et j’aurais pu faire tout autre chose comme aller vivre à New-York et gagner ma vie autrement, mais je n’ai pas pu. J’ai choisi de rester ici, avec mes deux enfants et mon compagnon éleveur de rennes, et je suis heureuse comme ça, parce que je pense qu’on peut faire ici quelque chose de plus grand qu’à New-York !

Ce qui compte avant tout, pour moi, c’est de vivre de façon traditionnelle : vivre grâce au troupeau, avoir les rennes à proximité, comme les rennes de traîneaux, faire de l’artisanat, comme on me l’a appris. Bien sûr, on pourrait vivre de façon plus moderne : mettre l’électricité dans les tentes…On pourrait essayer d’atteindre un autre niveau de nomadisme. Combiner le mode de vie moderne tout en gardant le mode de vie traditionnel. Je sais que c’est difficile, il faut se battre et se dire « non, je ne travaille pas dans un bureau et je n’achète pas de maison en ville ».

C’est possible. On vit de façon moderne, on va à l’école, on a internet mais on a aussi l’élevage. Mais c’est très dur : il faut gagner de l’argent, un montant précis. C’est paradoxal et étrange.

D’un point de vue mondial, l’Europe a atteint son maximum. Les européens cherchent peut-être des réponses ailleurs, par exemple chez les peuples autochtones. Je pense que si je connais ma culture, si j’en vis, si j’essaye de conserver les connaissances des anciens, je pourrai vivre en parallèle avec la culture européenne.

Je me sens européenne. C’est triste, mais c’est comme ça.

J’aimerais que mes enfants apprennent et transmettent ce que j’ai appris.

J’aimerais leur transmettre ce que je sais, mais j’aimerais aussi qu’ils apprennent avec d’autres, leur grand-mère, les tantes. J’ai déjà commencé à leur enseigner l’artisanat. Ma fille a trois ans, et j’essaye quand même. Elle est très intéressée, elle veut qu’on lui raconte des histoires. C’est bizarre, parce que moi, ça ne m’a jamais intéressée d’entendre des histoires. Donc, je leur raconte des histoires traditionnelles, qui ne me viennent ni de ma mère ni de ma grandmère, mais que j’ai lues dans des livres sami.

Ma mère m’a appris sa force. On a traversé beaucoup de difficultés. Mais elle a encore beaucoup à nous apprendre...

Plus jeunes, quand on vivait dans les territoires d’été, on n’avait rien à faire : pas de télé, juste une petite radio. On n’allait jamais nulle part, sauf dans les magasins pour acheter à manger. Il fallait imaginer ce qu’on pouvait faire. Ma mère faisait donc l’artisanat et nous aussi. Même mon cousin faisait des ceintures. Les garçons ne faisaient pas ça à l’époque, ce n’était pas un travail de garçon, mais dans notre maison d’été, même les garçons faisaient de l’artisanat. C’est comme ça qu’on l’a appris.

En hiver aussi, on le faisait à la maison, quand on avait besoin de nouveaux vêtements, de nouvelles écharpes.

Maman ne nous a jamais dit : « Il faut le faire ». C’est nous qui choisissions de faire des chaussures. Elle avait toujours beaucoup à faire, elle n’avait pas le temps de nous apprendre, de nous dire « Allez, maintenant on va coudre ». C’était plutôt « Regardez et apprenez. Si ça vous intéresse, faites-le vous-mêmes ».

Mes soeurs et moi, on ne se souvient pas beaucoup de notre mère quand on était petites. On jouait beaucoup ensemble. Je suppose qu’on a beaucoup appris les unes des autres.

Pour ma mère, l’identité sami était là, c’était normal,il n’y avait rien à ajouter ni à améliorer.

Pour nous, c’est pareil : je n’ai pas besoin de dire à mes enfants « Vous êtes sami », c’est naturel. On ne se pose pas la question de savoir ce qu’on est ou ce qu’on n’est pas. Mais j’ai quand même un peu un rôle à jouer. Peut-être que ma mère pensait la même chose, je ne sais pas.

Je pense que nous, les jeunes générations, nous sommes plus fragiles, plus connectés au mode de vie européen. On essaye davantage de préserver notre culture qu’à l’époque de ma mère. Par exemple, j’essaie de raconter en permanence des histoires à mes enfants, car je sens que c’est important. Ils auront ça en eux. Ma mère ne nous racontait pas autant d’histoires ou peut-être quand on était plus petits.

Ma mère m’a appris comment conduire le traineau tiré par les rennes. Je suis heureuse d’avoir acquis ce savoir quand j’étais jeune/une enfant. Si j’avais des rennes à dresser, je ferais la même chose avec mes enfants, mais ça m’est difficile d’aller au troupeau, car je ne l’ai pas appris.

Ma mère et mon frère, le seul homme de la famille, sont les deux personnes que je respecte le plus dans ma vie. Notre père est mort quand mon frère avait dix-sept ans. Il a fallu qu’il remplace mon père au travail : c’était dur et on a essayé de l’aider autant que possible. C’est triste qu’aucune de nous ne s’y connaisse en élevage de rennes. C’est dommage, parce qu’on aurait pu l’aider encore plus. Comme notre père est mort assez tôt, il n’a pas pu nous apprendre, à mes soeurs et moi, à nous occuper des rennes. Mon frère n’a pas pu prendre la responsabilité de nous apprendre l’élevage des rennes.

A onze ans, après la mort de mon père, je me disais : « Si seulement j’étais un garçon.. ». J’aurais aimé aider… On était très isolés dans cette région : pas d’oncles, pas de tantes, ni de grands-parents pour nous apprendre. On n’avait que nos parents. C’était différent dans les autres régions : dans le coin de mon compagnon, ils ont une grande communauté familiale. Nous, il a toujours fallu qu’on lutte dans notre région, car on était si peu. Vivre, c’était survivre. Dans la région de mon compagnon, c’était plus facile : il y avait les grands-parents pour apprendre. Ils vivaient une enfance différente.

Je pense que je ne serais pas ici si la situation était différente : toutes ces routes qui mènent ailleurs, c’est normal, on a été élevés dans ce contexte. Je ne peux pas imaginer un monde différent. Bien sûr, si personne n’avait jamais bougé, ç’aurait été mieux pour la terre, pour le climat…de ce point de vue-là !

Si j’avais vécu ici, sans routes et sans contact avec d’autres mondes, ça m’aurait convenu, car je n’aurais pas eu besoin de contacts avec d’autres. Je n’aurais même pas eu l’idée d’être en contact avec des gens différents..."