ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

MÁNNÁVUOĎA MUITTUT, "Souvenirs d'enfance"

« Comme on était une famille nombreuse, les aînés devaient s’occuper des petits, c’est comme ça que ça fonctionnaitOn ramassait du bois pour le feu. Mon frère et moi, on devait apprendre à réparer les filets. On n’avait pas assez d’argent pour avoir des filets neufs, donc j’ai appris à réparer les vieux et ensuite ils étaient à moi. On vivait dans une kota, une petite cabane, tous ensemble. On était sept filles et deux garçons. Chaque été, on montait dans la montagne avec les Lávvu, les tentes traditionnelles, pour aller pêcher. Il n’y avait pas de routes : il fallait toujours voyager en bateau, ou en skis à l’hiver. »

ELLEN SUORRA, 70 ans, Suède.

« La route de notre village à Kautokeino a été construite dans les années 70. On n’avait pas encore l’électricité dans les cabanes, sauf dans celle de mes parents paternels qui s’étaient installés à Kautokeino.

On côtoyait la société norvégienne sur la côte l’été. On était environ dix familles à aller au même endroit, des gens de ma communauté d’élevage. Mais on avait nos propres tentes et nos cabanes. L’hiver, on se séparait.»

KAREN- ELLEN MARIE SIRI UTSI, 66 ans, Norvège.

« J’ai eu une enfance tranquille. Je suis née dans la maison de ma grand-mère. J’étais la première de ma famille. Jusqu’à mes dix ans, on n’avait pas de voiture, on utilisait les bateaux, la marche à pieds ou les traîneaux menés par des rennes, on était très proches de la nature. On n’avait pas non plus d’électricité, on s’éclairait à la lampe à paraffine et on faisait du feu dans le poêle.

J’ai de bons souvenirs de mon enfance. On jouait avec des lassos, on fabriquait des rennes avec des petits morceaux de bois, c’était nos jouets. On n’avait pas de vêtements ni de chaussures modernes : on portait les chaussures sámi et la Gákti, la robe traditionnelle, qu’on lavait nous-même dans les lacs glacés pendant l’hiver.

L’hiver, on restait peut-être trois mois à un endroit, dans une maison en bois, près des pâturages d’hiver. L’été, après la transhumance du printemps, on allait sur la côte norvégienne. On bougeait beaucoup tout l’été et on vivait sous la lavvu, la tente traditionnelle, près de l’océan. C’était notre vie : nomades, proches de la nature. J’aimais partir avec le troupeau et vivre avec les rennes.

Le temps est passé trop vite, tout est arrivé trop vite… Je ne sais plus quel âge j’avais quand les choses ont commencé à changer si vite. Il y avait sans arrêt quelque chose de nouveau.

Dans ma toute petite enfance, je suivais le troupeau toute l’année. Ça s’est arrêté quand sont arrivés les maisons et les motoneiges, je ne sais pas quel âge j’avais, peut-être cinq ans. Ça a fait un grand changement. »

KIRSTEN-ELLEN GAUP-JUUSO, 53 ans, Finlande (Née en Norvège).

« Je travaillais beaucoup avec les rennes domestiqués, les heargi. On bougeait avec les rennes, car on n’avait pas de motoneiges à cette époque. On avait des traineaux tirés par les rennes et ceux qui étaient devant étaient en skis. On fabriquait les harnais à la main. Donc, je participais au travail des rennes et j’allais chercher du bois d’un endroit à l’autre avec les rennes de domestiqués. Ça a toujours fonctionné comme ça : les femmes faisaient leur travail, les hommes faisaient le leur. On était à égalité dans nos travaux respectifs. Cette notion existait déjà à l’époque : on était égaux. Mais je savais aussi faire le travail des hommes, couper le bois, installer la tente…

En dehors du travail avec les rennes, il y avait beaucoup d’autres activités comme préparer l’herbe qu’on met dans les chaussures pour rester au sec, comme on le fait encore maintenant, ou bien réparer tout ce qui était cassé.

Parfois, on avait du temps libre car on n’était pas si nombreux dans la famille, alors, ma mère et moi, on s’asseyait et on fumait ensemble.

On pouvait fumer avec ma mère, ça nous amusait. On avait le temps de lire des magazines et des livres. Il y avait un homme qui organisait des réunions religieuses. C’était nos temps libres.»

KAREN- ELLEN MARIE SIRI UTSI, 66 ans, Norvège.

« Ma mère a eu beaucoup d’enfants, et n’avait pas beaucoup de temps à me consacrer, car j’étais l’aînée. Elle ne pouvait pas s’occuper de tout le monde. Je devais travailler à la maison et m’occuper des enfants, faire les tâches ménagères, nettoyer... J’étais comme une deuxième mère. Je devais aussi m’occuper des aînés de la famille.

Ma grand-mère a eu un rôle important : elle m’a enseigné beaucoup de travaux traditionnels. J’ai beaucoup travaillé avec elle dans les huttes, à faire le feu. Elle nous accompagnait quand on partait avec les rennes et elle passait beaucoup de temps avec moi. Les grand-mères sont toujours importantes pour les enfants et vous n’oubliez jamais ce qu’elles vous ont appris.

"KIRSTEN-ELLEN GAUP-JUUSO, 53 ans, Finlande (Née en Norvège).

« Fin mai, c’était les vacances d’été : on partait directement de l’école pour les territoires de printemps, à Vaisa, en avion. C’était seulement les garçons et pas les filles qui allaient dans les montagnes s’occuper des rennes. Ils montaient à pied dans la montagne, ils n’utilisaient pas de motos ni d’hélicoptères à cette époque. C’était long à pied et notre père ne pourrait porter la nourriture pour tout le monde. Mon père emmenait les garçons avec lui parce qu’ils l’aidaient bien et qu’ils étaient plus âgés. Je restais donc avec ma mère, mes soeurs d’autres femmes et enfants à Vaisa.Quand j’ai été plus grande, j’ai pris l’habitude de coudre : On fabriquait des petites chaussures sámi avec la peau des rennes et des lacets en laine qu’on vendait aux touristes. Les adultes ne voulaient pas vendre eux-mêmes, donc ils envoyaient les enfants. Ils nous disaient : « Allez vendre ! » Il y avait beaucoup de touristes à l’époque : des allemands, des anglais, des français, des autrichiens… Je me souviens des autrichiens avec leur chapeau tyroliens... »

KARIN UTSI, 62 ans, Suède.

« Mon père, était éleveur de rennes, il vendait de la viande de renne, mais l’essentiel était pour notre consommation personnelle. Ma mère travaillait avec les touristes : on vendait beaucoup d’objets d’artisanat. Moi aussi, je fabriquais beaucoup d’objets artisanaux, l’été, sous la tente. C’était notre seule source de revenu à l’époque. On passait nos journées à faire ça, quand on était pas avec le troupeau. Il faisait sombre et enfumé sous la tente, et il y avait des moustiques, c’était un travail rude, et c’était pas bien payé, presque donné : peut-être 20 kronors (1,5 dollars) pour ce qu’on faisait. On travaillait tellement qu’il ne nous restait pas beaucoup de temps pour s’occuper de nous. j’ai gagné de l’argent comme ça jusqu’à ce que je me marie. »

KIRSTEN-ELLEN GAUP-JUUSO, 53 ans, Finlande (Née en Norvège).