ANNABELLE FOUQUET

Photographe / Auteure de documentaires

Les voix des femmes sámi:

SÁPMELAŠ

LE SÁPMI, "Terre des sámi".

« Malgré tout ce qu’on se raconte sur le fait qu’on est sámi, sur notre identité sámi, il ne faut quand même pas oublier qu’ici, on est en Suéde, avec les lois suédoises, avec sa bureaucratie. Il faut être capable d’évoluer dans cet environnement, il faut être à la fois suédois et sámi. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

« C’est difficile à expliquer, je fais partie de ce pays, la Finlande, mais, je fais aussi partie du territoire sámi, au-delà des frontières européennes qui ont été imposées. On a des contacts avec les sámi russes, suédois, finlandais et norvégiens. Les sámi traversent encore les frontières comme avant, il y a encore différents dialectes sámi, mais on se comprend tous. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Je me sens européenne. C’est triste, mais vrai. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« je suis une sámi et une citoyenne suédoise. Je pense qu’on attend des gens qu’ils agissent différemment selon les situations. Si je mange avec les collègues de mon mari, je me comporterai comme une vraie suédoise. Dans d’autres situations, je me sens plus libre d’être moi-même, c’est-à-dire sámi. Si j’avais le choix, je ne serais que sámi. »

KARIN UTSI, 62 ans, Suède.

« Je suis sámi mais je peux être norvégienne ou finlandaise quand je le veux. »

KIRSTEN-ELLEN GAUP JUUSO, 53 ans, Finlande (Née en Norvège).

« Je pense que si je connais ma culture, si j’en vis, si j’essaye de conserver les connaissances des anciens, je pourrai vivre en parallèle avec la culture européenne. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Ici, quand on vit à Kautokeino (village sámi), on n’a pas l’impression de faire partie d’une minorité. On vit bien. Mais si on va ailleurs, où il n’y a que des norvégiens, on voit la différence. Mais même si je vois que je suis différente, je me sens aussi norvégienne. La langue seule peut apporter une grande différence. Ici, c’est à la fois le Sápmi et la Norvège. Quand je suis au travail, je parle sámi. La plupart du temps je sens qu’ici je suis en pays sámi, même si au travail. je parle aussi norvégien tous les jours. »

ANNA, 48 ans, Norvège.

« Je me sens proche aussi du finnois et des finlandais. Je ne veux pas faire partie d’une communauté à part. On a notre culture mais on est aussi nés en Finlande.

Mon autre langue maternelle est aussi le finnois car j’ai grandi en Finlande. Il y a beaucoup de sámi dans la même situation, avec deux langues maternelles. Je ne suis pas le genre à dire : « Je suis sámi, par opposition aux autres cultures ». Mon esprit est ouvert aux autres cultures. Je m’adapte à tout car je sais qui je suis. Où que je sois, quand je voyage, je construis ma maison. Je sais ce qui est en moi car j’ai grandi ici. Je suis sámi, je suis fière de cette culture et ça ne veut pas dire que je ne m’adapte pas à la culture finlandaise ou norvégienne. Vous ne le pourrez pas si vous n’avez pas l’esprit ouvert.

Je sais où est mon foyer: là où sont les rennes, le yoik, le soleil, et mon amour pour mes parents, mes sœurs, mes frères et ma fille. Mon foyer, c’est aussi où j’entends les voix de mes ancêtres ici, dans ces terres. Elles sont en moi, toujours, c’est ça chez moi. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Je pense que ce n’est pas mauvais de faire partie de la population européenne: on a de bonnes conditions. Mais les gens veulent tant posséder, désirent être si riches, avoir de belles télévisions, de grandes voitures... Mais on a pas ça gratuitement, il faudra toujours payer de n’importe quelle manière. »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de rennes, Norvège.

« Ici, entre les sami et les suédois, on a du mal à comprendre les revendications de chaque communauté. Mon voisin pense ne connait pas grand chose de nous : peut-être qu’on existe et qu’on vit ici, que nous avons de drôles de vêtements, et quelques rennes. C’est ce qu’on apprend à l’école, au mieux. Il pense sûrement que lui et moi vivons de la même façon: on a grandi dans le même village, on est allés à la même école, on travaille dans la même usine, on conduit la même voiture, on vit dans le même voisinage . On a le même âge et nos enfants vont au même jardin d’enfants.

Les suédois ne voient pas les différences, mais elles existent, des différences de valeurs, de pensée, d’habitudes culturelles et d’histoire, et ce sont ces différences qui forment notre identité.

Alors pourquoi est-ce que je devrais avoir des droits spécifiques, le droit de chasser et de construire une maison dans la montagne ? Il n’en sait rien, et c’est en partie à cause de moi : il ne va pas venir me le demander, et c’est à moi de lui expliquer. Je pense que nous, les sámi, sommes en partie responsables : on se met rarement en avant, au sein de la société suédoise. Beaucoup d’entre nous ne parlent pas sámi en présence des suédois. On refuse de porter nos vêtements traditionnels en dehors de notre communauté. Je pense que pour les générations précédentes c’est le sentiment de honte identitaire avant même toutes les interdictions juridiques qui fut plus dévastateur. Aussi, parce que nous sommes avant tout une minorité, il y a sûrement beaucoup d’autres raisons qui peuvent expliquer nos comportements actuels.

Quoiqu’il en soit, je pense que c’est à nous de faire connaître notre culture et de justifier nos revendications, c’est à nous de nous faire connaître. »

LAILA-CHRISTINE UTSI, 27 ans, Suède.

« La société norvégienne traite mieux les sámi que les finlandais ou les suédois. Ici, en Finlande, ils pensent encore qu’on vit dans des tentes, sans électricité, sans se laver, sans écoles et qu’on n’est pas capable de parler le finnois. Ils ne connaissent rien de nous et nous considèrent comme des idiots. En Norvège, à Kautokeino par exempe, les sámi sont plus confiants et sont plus fiers parce que là-bas, presque tout le monde est sámi. L’identité sámi en Norvège est plus forte que dans la partie Finlandaise. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Tout ce qui vient des norvégiens, des suédois, des finlandais, des russes, c’est le capitalisme.

Ils sont arrivés ici et tout a été centré sur l’argent et la construction. C’est le mode de pensée des blancs : la seule façon d’évoluer, c’est de construire. Quand ils voient la tundra, toute vide, ils pensent qu’elle ne vaut rien en elle-même. Elle ne prend de valeur que si on y construit une grande usine ou une route qui apportera d’autres ressources. C’est ça, la pensée occidentale : construire, alimenter la machine, gagner de l’argent. Mais je suis persuadée que tout le monde ne pense pas comme ça, car beaucoup de gens dans le monde vivent pour subsister, pas seulement pour gagner de l’argent. Ils ont leurs fermes, ils y vivent et y font survivre leur famille. Je suis sûre que beaucoup de gens ont un autre mode de pensée, mais la pensée capitaliste est trop forte et omniprésente. De toute façon, c’est l’argent qui gagne, même chez les sámi, qui, à l’origine, n’avaient pas pour but de gagner de l’argent. Finalement, ils se sont fait coincer dans le piège de ce système monétaire.»

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans, Norvège.

« Ce que je crains pour les générations futures, c’est l’état de la nature. Il faudrait laisser la nature se reposer.Tout le monde veut construire dans la toundra et en tirer profit. Tout le monde aime tant l’argent. J’ai aussi peur du réchauffement climatique : ça va aussi changer notre vie ici, pas la mienne, mais celle des gens qui viendront après moi. Tout va changer : notre nature, nos rennes et donc notre mode de vie. Le travail avec les rennes va changer à cause du climat, car on dépend du climat dans l’élevage des rennes. Nous, les sámi, nous devons trouver une solution pour éviter ces changements. »

IŊGÁ-MÁRET GAUP-JUUSO, 23 ans, Finlande.

« Avant que la compagnie hydro-électrique Vattenfall ne construise le premier barrage sur la rivière Soarvajaure en 1920, il y avait dans notre vallée un gros bras de rivière et sept lacs prenant leur source aux quatre points cardinaux. Le barrage les a détourné afin qu’ils se rejoignent tous ici. L’eau est d’abord monté de six mètres, puis plus tard d’une quarantaine de mètres. La famille de mon père avait des maison là où maintenant l’eau monte chaque été. Lorsque le niveau d’eau monta de six mètres, il leur fallu remonter toutes leurs habitations plus haut, mais après trois nouveaux barrages le niveau d’eau fut si haut qu’il leur fallu brûler tout le campement pour en reconstruire un nouveau beaucoup plus haut. Avant tous ces changements, les sámi de cette région laissaient les femelles rennes donner naissance ici et paître tout l’été. Il y faisait plus chaud que dans les montagnes, il y avait des forêts de pins et de l’herbe. L’élévation du niveau de l’eau, en inondant tout ce territoire, a poussé les troupeaux plus haut dans les montagnes. Là où, si il y a une tempête de neige à la naissance du faon, lorsqu’il est encore tout humide et que sa mère n’a pas pu le nettoyer, le faon gèle à mort. Les conditions sont bien plus hostiles à cet endroit, où les femelles doivent maintenant mettre bas. »

JOHAN EMIL PITTJA, 33 ans, Suède.

« Ma mère nous a appris quelque chose de crucial : la nature et les animaux ont une valeur en eux-mêmes. La nature est une valeur en elle-même et on a besoin d’elle comme elle est, et non pas pour tout consommer. La nature et les animaux sont comme un baromètre : on y lit leur situation actuelle, ce qu’il faut faire et ne pas faire. Et c’est fondamental de savoir ça. On doit traiter la nature avec respect, faire attention à ce qu’on jette, ce qu’on achète, ce qu’on possède, à la façon dont on la modifie, et les conséquences de ces modifications. Il faut prendre conscience des conséquences de nos actes. Et lorsque l’on connait la nature, on est plus en mesure de réaliser la réelle conséquence de nos actes. Il faut protéger la planète pour pouvoir y vivre. »

KARI-MÁKREDA UTSI, 28 ans, Norvège.

« C’était au printemps, au début du XXème siècle, lorsque les familles se déplacaient vers l’ouest avec les rennes. Une ancêtre de ma famille décéda durant la transhumance. Chrétienne qu’elle était, ma famille refusa d’enterrer le corps ailleurs que dans une sépulture chrétienne. Mais ils ne pouvaient pas non plus revenir sur leur pas pour la ville, à plusieurs centaines de kilomètres, alors que la neige et la glace commençaient à fondre sous leurs pas... Ils durent ainsi conserver le corps de cette vieille femme durant l’été, avant de le recupérer à leur retour, en automne, lorsqu’ils reviendraient vers l’est avec les rennes. Ils trouvèrent un rocher, haut de plusieurs mètres sur une montagne, à l’abris des animaux. Ils enveloppèrent cette femme dans des vêtements, l’étendirent sur ce rocher, placèrent tout autour d’elle des petites roches et la recouvrirent de pierres plates. Lorsque l’automne arriva avec la neige et la glace et qu’ils reprirent la transhumance vers l’est, ils recupérèrent son corps au passage afin d’aller l’enterrer au cimetière en ville. Lorsque l’on apperçoit sur notre territoire ce genre de rochers hauts de plusieurs mètres et plats au sommet, on peut deviner que des corps y ont été autrefois étendus et conservés. Ce genre d’histoires explique l’importance que nous donnons à notre territoire, rempli de significations. J’y pense lorsque je vois tous ces touristes, qui conduisent leurs motoneiges n’importe où, et jettent leurs déchets un peu partout, sans savoir rien de tout ça, sans respecter ce territoire... »

JOHAN EMIL PITTJA, 33 ans, Suède.

« D’un point de vue mondial, l’Europe a atteint son maximum. Les européens cherchent peut-être des réponses ailleurs, par exemple chez les peuples autochtones. »

SARA-IŊGÁ UTSI BONGO, 26 ans, Norvège.

« Je pense que la pensée occidentale rend tout rapide, trop rapide. Ça détruit notre façon de vivre, et par la même occasion, toute la planète. On ne peut pas être accroître sans conséquence. C’est valable pour tout : on ne peut faire faire croître un troupeau si l’espace ne le rend pas possible. »

JOHN-ANDREA UTSI, 36 ans, éleveur de rennes, Norvège.